Nous ne croyons point que l’amour existe, à proprement parler, chez les Coniaguiés. Le mariage n’est, pour ainsi dire, qu’un véritable accouplement plutôt qu’un mariage dans le sens exact du mot. Le baiser y est absolument inconnu. Par exemple, ces peuples absolument primitifs, comme nous venons de le voir, et qui vivent dans un état de nudité presque complet, sont excessivement pudibonds. Il est un fait à remarquer et sur lequel j’appellerai tout particulièrement l’attention du lecteur : c’est que le sentiment de la pudeur existe chez les peuples, qui n’ont qu’un vêtement rudimentaire, à un degré bien plus élevé que chez les peuples civilisés, qui éprouvent le besoin de ne rien laisser voir en dehors de leur figure et leurs mains. C’est que, chez les premiers, tout est naturel, rien n’est convenu. On ne leur enseigne pas cette absurdité qu’il est des parties de notre corps honteuses à montrer et qu’il faut mettre à l’abri de tous les regards. Et pourquoi ? Simplement pour obéir à un usage suranné et stupide. Se conformer à ces habitudes de l’espèce, observer ces conventions dont l’ensemble forme la civilisation, c’est avoir de la pudeur. Pour nous, ce sentiment est inné chez l’homme, et ceux qui en ont fait une vertu sont précisément ces déséquilibrés et ces dégénérés dont l’esprit est hanté par des passions honteuses et qui, là où il n’y a rien que de très naturel, croient devoir, pour les besoins de leur cause, voir autre chose que ce qui y est réellement. Chez les peuples primitifs, l’homme n’a rien à apprendre, le livre de la nature est grand ouvert devant ses yeux. Chez nous, au contraire, la curiosité est d’autant plus excitée qu’on essaie davantage de lui cacher ce que la nature a départi à chacun de nous. C’est cette curiosité, bien légitime d’ailleurs, que l’on regarde comme la véritable violation des lois de la pudeur. La meilleure preuve que nous en pourrions donner c’est que, chez les Coniaguiés, par exemple, la masturbation, le sodomisme et les autres vices de même acabit, qui sont si communs chez nous, sont absolument inconnus. Les quelques rares individus qui s’y adonnent sont regardés plutôt comme des fous que comme des coupables.
Contrairement à ce qui se passe chez certains peuples, l’acte du mariage, au Coniaguié, n’a jamais lieu en public. Quand un mari dit à une de ses femmes de venir dans sa case pendant la nuit, celle-ci doit y pénétrer sans être vue de qui que ce soit. Elle quitte son mari de la même façon dès que l’acte a été consommé et tous les deux poussent alors les cris les plus discordants. Cette particularité nous avait déjà été signalée par notre excellent et regretté collègue et ami, le Dr Crozat, qui l’avait remarquée chez les Bobos, peuplade qui habite dans la boucle du Niger. En toute circonstance, l’acte est toujours consommé au fond de la case, dans la plus complète obscurité et jamais en public ni en plein jour.
La communauté des femmes n’existe pas. Par contre, tous les hommes sont polygames. Il n’y a pas non plus de cérémonie propre pour les mariages. Quand un homme veut se marier, il se contente de demander la jeune fille à son père. Si celui-ci y consent, le futur donne alors un ou deux poulets, ou bien une poignée de verroterie, ou bien encore un ou deux moules de mil (le moule, au Coniaguié, vaut à peu près 1.400 grammes). En aucune circonstance, la femme n’est consultée. Quand tout est convenu, le mari va la prendre dans la maison de son père et la conduit dans la case qu’il a construite pour elle. Ses amis ses et parents l’accompagnent et cette cérémonie donne lieu à des réjouissances et à de copieuses libations. Le mariage est surtout endogamique. On se marie rarement en dehors de la tribu. En cas d’impuissance constatée du mari, ou d’adultère de la femme, les conjoints divorcent d’un commun accord. La prostitution est absolument inconnue, ainsi que l’adultère, du moins du côté de la femme. Le mari n’a généralement pas de concubines, car il peut avoir autant de femmes qu’il en désire. En cas de divorce, les enfants restent pour ainsi dire toujours avec la mère, du moins jusqu’à la puberté. Si le mari vient à mourir, les veuves sont recueillies par son frère cadet, qui doit les nourrir et qui peut les épouser. Il n’y est forcé par aucune coutume. Le lévirat n’est pas obligatoire.
La propriété individuelle existe. Toute parcelle de terre appartient de droit à celui qui en prend soin. Le testament est inconnu et les héritages se font toujours par la ligne masculine collatérale. Le frère hérite des biens du défunt sans aucun conteste par droit d’aînesse.
Au point de vue du gouvernement et de la constitution sociale, le Coniaguié est divisé en deux cantons bien distincts, qui sont habités par deux tribus différentes. Au Nord, les Saukoly-Counda, dont le chef porte le titre de Saukaf (roi). Le chef actuel de cette tribu se nomme Tounkané et il réside à Yffané. — Au Sud, les Biaye-Counda, dont le chef porte le titre de Tchikaré (roi). Ces deux tribus sont séparées l’une de l’autre par le marigot de Malé, affluent de la rivière Grey et qui coule de l’Est à l’Ouest. Ces deux tribus vivent en bonne intelligence, et il m’a semblé que Tounkané, le Saukaf des Saukoly-Counda, jouissait également d’une certaine autorité sur les Biaye-Counda.
Quoiqu’il en soit, l’autorité est exercée dans les deux tribus par un seul chef, qui n’est cependant, en réalité, chef que de nom. Chaque village a son chef particulier, qui l’administre comme bon lui semble. En temps de guerre, par exemple, c’est le roi qui commande à tous les contingents. Je n’ai pas besoin de dire que cette autorité est plutôt nominative qu’effective. La façon dont est nommé le chef est des plus curieuses et mérite d’être signalée. L’ordre de succession n’est ni par ligne directe ni par ligne collatérale. Quand le chef meurt, celui qui est appelé à lui succéder est le fils aîné de la sœur du défunt, et, à défaut de celui-ci, la mère du chef décédé choisit dans la famille régnante l’héritier de la couronne. En cas de décès de cette dernière, c’est la famille royale, réunie en conseil, qui nomme le futur souverain. Enfin, si la famille régnante vient à s’éteindre, ce sont les chefs des différents villages qui désignent la nouvelle famille qui devra présider aux destinées du pays. Tout cela semblerait indiquer que la femme jouit chez les Coniaguiés d’une situation plus élevée que chez les autres peuples du Soudan. Il en est peut-être ainsi pour la famille royale, mais nous ne nous sommes pas aperçu de cette particularité chez les simples citoyens.
Nous croyons que les diverses castes n’y sont pas aussi tranchées que chez les autres peuples. Nous n’y avons reconnu l’existence que de deux classes d’individus bien distinctes : les hommes libres et les captifs. Mais si toute cette organisation sociale est encore très vague pour nous, nous pouvons toutefois affirmer le fait suivant ; c’est que les Coniaguiés, à quelque tribu ou famille qu’ils appartiennent, ne sont jamais captifs les uns des autres. Les captifs sont toujours d’une autre nationalité : Peulhs et Malinkés surtout. En toute circonstance, les captifs y sont bien traités. Ils ne sont jamais frappés et vivent de la même vie que leurs maîtres. On se contente de les faire travailler et de les surveiller pour qu’ils ne s’évadent pas. En tout cas, la captivité est loin d’y être organisée comme elle l’est, par exemple, chez les Malinkés, et le nombre des captifs y est excessivement restreint. Ce ne sont que des captifs faits à la guerre. Le commerce des esclaves, à proprement parler, n’y existe pas.
Le chef n’est pas mieux considéré que le plus simple des sujets. On ne lui paye aucune redevance, et il n’existe aucun impôt dans le pays.
Les Coniaguiés n’ont aucun signe de reconnaissance particulier, et je doute même qu’on puisse regarder comme un véritable vêtement national, l’espèce d’étui dans lequel les hommes emprisonnent leur verge.
La justice n’y existe qu’à l’état absolument rudimentaire. Il n’y a aucun code écrit. Du reste, toute espèce d’écriture y est absolument inconnue. Les traditions y ont seules force de loi et la raison du plus fort y est toujours la meilleure. Si un différend s’élève entre particuliers, quand ils ne le règlent pas spontanément, c’est au conseil des vieillards du village que l’on a recours ; mais, en général, leurs jugements sont rarement exécutés. On se contente, pour ainsi dire, uniquement de leur demander un avis.