Les fardeaux sont portés par les hommes et par les femmes, surtout sur la tête. Dans tout le Coniaguié, il n’y a, pour ainsi dire, pas de routes, de simples sentiers seulement. Trois chemins donnent accès au plateau, et ils sont tous les trois gardés par un village frontière où se trouvent toujours en permanence un nombre assez grand de guerriers armés.
Les échanges commerciaux se font uniquement en nature. On exporte surtout des peaux, du beurre de karité, des arachides, et on importe des liqueurs alcooliques, des armes, de la poudre, du sel, des kolas, de la verroterie, et très peu d’étoffes. D’après ce que nous avons dit du vêtement, on comprendra aisément qu’il n’y ait dans tout le pays aucun tisserand.
La mémoire est, chez le Coniaguié, assez peu devéloppée. La mémoire des dates leur fait absolument défaut. Celle des faits est très obtuse et c’est surtout celle des lieux qui est la plus développée. Ils savent se diriger dans les forêts avec une justesse de coup d’œil qui étonne. Le moindre objet, un rocher, un arbre qu’ils auront remarqués quelques jours auparavant, suffisent pour leur permettre de retrouver leur route s’ils se sont, par hasard, égarés.
On garde peu de temps le souvenir des morts, et, malgré tous mes efforts, je n’ai pu obtenir d’eux le récit d’une tradition ou d’une légende quelconque concernant leurs tribus. Quand je leur ai demandé d’où ils venaient, au moment de leur arrivée sur les bords de la Gambie, ils m’ont toujours et uniquement répondu : « de là-bas » en me montrant l’Est. Peut-être ignorent-ils absolument quelles sont leurs origines et quelle est leur histoire ? Peut-être aussi n’en veulent-ils rien dire ? Je serais plutôt tenté de me ranger à cette dernière opinion, car je sais combien il répugne aux Noirs, à quelque race qu’ils appartiennent, de parler de leur histoire et de leur passé.
Tous ces êtres ignorent absolument leur âge. La notion du temps n’existe pas pour eux. Je me souviens encore quel fut l’ahurissement de mon interprète Almoudo quand je lui dis de demander à un jeune Coniaguié, de 18 à 20 ans environ, quel était son âge. Celui-ci lui répondit avec un sérieux imperturbable : « deux cents ans ». Ils n’ont même pas, comme les autres noirs du Soudan, la mémoire de certains faits saillants qui permettent d’établir leur âge d’une façon approximative. Ainsi si l’on demande à un Malinké ou à un Toucouleur son âge, il vous dira bien qu’il n’en sait rien, mais il ajoutera immédiatement : « j’ai été circoncis l’année de la prise de Sabouciré par les Blancs », par exemple. Comme on connaît exactement l’époque à laquelle a eu lieu ce fait d’armes et que l’on sait que la circoncision se pratique vers l’âge de 15 ans, il est facile de reconstituer d’une façon très rapprochée l’âge du sujet observé.
Il est, par exemple, une mémoire qui est très développée chez les Coniaguiés, c’est celle des outrages reçus et des défaites essuyées. Il est peu de peuples qui en conservent un souvenir aussi vif, et leur plus grand désir est de se venger et de rendre à leur ennemi œil pour œil, dent pour dent.
Le Coniaguié est, en général, peu parleur. Il écoute distraitement, s’occupant de tout ce qui l’entoure, et, quoiqu’on lui puisse dire, il reste absolument impassible. Il a cela de commun avec la plus grande partie des peuples noirs. Je le crois cependant moins capable d’attention que le Malinké, le Bambara, le Toucouleur et surtout le Ouolof.
La langue parlée au Coniaguié ressemble un peu à la langue malinkée, mais elle nous a semblé plus harmonieuse. On y retrouve un grand nombre de mots mandingues, ce qui nous permettrait encore plus d’admettre une parenté quelconque entre ces deux peuples. Le Coniaguié, par contre, n’est pas comme le Malinké prodigue de formules de politesse. Ainsi quand ils se rencontrent, ils échangent simplement les salutations suivantes : du lever du soleil à midi on dit : « Pissoé » ; de midi au coucher du soleil : « Diakoé », et, à partir du coucher du soleil jusqu’à son lever : « Mondoé ».
La langue coniaguiée est presque uniquement formée de mots primitifs ; les mots composés sont absolument inconnus. C’est, du reste, le propre des langues à leur premier âge. Ils ont des mots particuliers pour exprimer des idées générales ou abstraites, mais il est impossible de les ramener à des racines concrètes. Un exemple suffira. L’homme, en général, se dit : « assary ». La femme, en général, « asbalé ». Quelques autres mots que nous avons retenus permettront de se rendre un compte exact de l’harmonie de cette langue : Ainsi : asseoir se dit : « niogori », attendez : « nopiri », toi ou vous : « vaudji », moi : « amé », père : « ibâ » (en malinké, père se dit : bâ), mère : « nouma », venir : « aïdji », partir : « djeneb ».
La numération est, paraît-il, décimale, et pour compter l’on se sert indifféremment de cailloux, de graines et plus particulièrement de lignes. On ignore, par exemple, les chiffres et l’on ne sait faire de tête aucune opération arithmétique. Voici les noms des dix premiers nombres :