La route de Bady à Iéninialla se fait sans encombre et rapidement. Les porteurs marchent bien et rien ne nous retarde. A 600 mètres environ du village nous traversons une des branches du marigot de Fayoli et peu après nous arrivons au village de Niongané, où nous sommes obligés de faire une courte halte pour permettre aux porteurs de prendre leurs fusils, parce que, disent-ils, la route n’est pas sûre. Il paraît, en effet, que depuis quelques jours une bande de pillards du Tamgué rôde dans les environs. — Un peu avant d’arriver à Niongané nous avions laissé sur la gauche la route de Bamaki et, sur la droite, celles de Kénioto et de Dalésilamé.
Niongané est un village de Malinkés musulmans qui dépend de Bady. Sa population est d’environ trois cents habitants. Il est de forme absolument circulaire et est entouré d’un tata en ruines et d’un double sagné en excellent état. Tout autour se trouvent de riches lougans de mil, maïs et arachides. A six heures dix minutes nous passons devant le petit village de Sansanto. La population peut s’élever à environ 450 habitants. Ce sont des Malinkés musulmans. Il est entouré d’un tata peu élevé, mais bien entretenu et tout autour se trouvent de superbes lougans bien cultivés.
A deux kilomètres environ de Sansanto nous traversons le marigot de Damoutakoudiala, dont les bords sont couverts de beaux palmiers et de superbes Caïl-cédrats (en Malinké Diala). Le passage en est très facile. Nous laissons sur notre droite le petit village de Kénioto dont on voit les lougans de la route. Quelques kilomètres plus loin on traverse sans aucune difficulté le marigot de Nafadala, branche de celui de Barsancounti qui, lui-même, est un affluent du Niéri-Kô. C’est plutôt un vaste marécage couvert d’herbes palustres qu’un marigot à proprement parler. A quelques centaines de mètres du Nafadala se trouve le petit village de Iéninialla, où nous devons passer la journée.
La route de Bady à Iéninialla suit à peu près une direction Nord-Est, et la distance qui sépare ces deux villages est environ de quinze kilomètres cinq cents mètres. Elle ne présente aucune difficulté. Les marigots qu’on y rencontre sont faciles à traverser et les chevaux ne s’y embourbent pas. Pas de collines ; elle traverse un pays absolument plat. A mentionner seulement un petit plateau de roches ferrugineuses qui se trouve à peu de distance de Iéninialla. La plus grande partie du chemin se fait à travers de superbes lougans de mil et d’arachides. Au point de vue géologique nous mentionnerons tout particulièrement les vastes bancs de latérite qui se trouvent entre Bady et jusqu’à quatre kilomètres au-delà de Sansanto. Là la latérite fait place à une plaine d’argiles compactes et au petit plateau formé de quartz et de conglomérats ferrugineux, qui se trouve à peu de distance de Iéninialla. Deux kilomètres environ avant d’arriver à ce dernier village, la latérite réapparaît et toute la plaine dans laquelle il s’élève est formée de ce terrain. Aussi est-elle d’une grande fertilité et très bien cultivée. Au point de vue botanique, nous signalerons tout particulièrement la présence dans les marigots de nombreux spécimens de Belancoumfo[22]. Leurs rives présentent aussi quelques télis et de beaux caïl-cédrats. En arrivant à Iéninialla nous avons remarqué quelques beaux n’tabas et fromagers. Les nétés y sont également très nombreux et très beaux. Enfin, surtout sur le petit plateau dont nous venons de parler, nous avons pu remarquer quelques beaux échantillons de ce végétal si précieux pour nos constructions au Soudan et que l’on désigne sous le nom de Vène.
Le Vène (Pterocarpus erinaceus) appartient à la famille des Légumineuses papilionacées. C’est un bel arbre dont la tige, généralement droite, atteint parfois quatre à cinq mètres de hauteur. Son écorce blanchâtre permet aisément de le reconnaître dans la forêt et de ne pas le confondre avec ses voisins. Son feuillage est généralement maigre et d’un blanc terne. Il fleurit vers la fin de janvier. Son bois est à grain fin, très dur, serré et très propre pour la menuiserie fine. Il est moins attaqué que les autres bois par les termites. On le trouve en grande quantité dans tout le Soudan et pourrait être l’objet d’une exploitation sérieuse. A l’incision, son écorce laisse découler une sorte de cachou à saveur excessivement astringente. Les indigènes utilisent les propriétés astringentes de son écorce contre les diarrhées et rebelles comme fébrifuges. Ils en font des macérations très concentrées dont ils boivent par jour environ la valeur de deux verres à Bordeaux matin et soir. Le vène est utilisé dans nos ateliers pour la menuiserie et pour la construction de nos chalands. On s’en sert également avec avantage pour fabriquer des traverses de chemin de fer et pour la construction des charpentes de nos postes.
Iéninialla, où nous allons passer cette dernière journée de l’année 1891, est un village d’environ 450 habitants. Sa population est uniquement formée de Malinkés musulmans. Il est relativement propre et bien entretenu. Il est entouré d’un petit tata encore en assez bon état et d’un solide sagné fait de grosses pièces de bois jointives d’environ trois mètres de hauteur. Iéninialla possède de superbes lougans et un beau troupeau d’une centaine de têtes. C’est un des villages les plus riches que j’ai rencontrés sur ma route pendant ce long voyage. J’y suis reçu d’une façon remarquable, du reste j’y étais attendu. Hier, le chef, aussitôt après avoir reçu mon courrier qui lui annonçait mon arrivée pour aujourd’hui, avait expédié deux hommes à Bady pour me souhaiter la bienvenue, et pour me conduire dans son village, prévenance qui est peu familière aux noirs et que je tiens à signaler tout particulièrement.
Je suis très bien logé dans une belle case très propre et à laquelle on a fait la toilette pour me recevoir. Nous ne manquons de rien et tout ce dont j’ai besoin pour mes hommes, mes animaux et pour moi m’est apporté avec empressement dès mon arrivée, sans que j’aie même la peine de demander quoique ce soit. Le chef m’offre un joli petit bœuf pour mon « déjeuner » (sic). Il est immédiatement sacrifié et distribué entre mes hommes et les habitants. Bien entendu j’ai fait porter au chef un quartier de devant. Couscouss, mil, riz, poulets, œufs nous sont offerts à profusion et rien ne manque de tout ce que l’on peut trouver dans un village noir.
Je passe à Iéninialla une journée excellente. Dans la soirée, j’expédie à Gamon un courrier pour annoncer au chef de ce village mon arrivée pour le lendemain. Le fils du chef est plein de prévenance pour moi et il est venu dès mon arrivée me saluer de la part de son père qui, vieux et malade, ne peut pas marcher. Je ne manque pas d’aller dans la soirée le voir et le remercier de sa généreuse hospitalité. Je lui fais avant de partir un petit cadeau d’étoffes, de kolas et de verroteries pour ses femmes. Il me remercie le plus chaleureusement du monde et nous nous séparons enchantés l’un de l’autre.
1er janvier 1892. — Aujourd’hui, c’est le premier jour d’une nouvelle année. J’ai supporté bien des fatigues, bien des misères et éprouvé bien des désillusions pendant celle qui vient de s’écouler. J’ai appris la mort de plusieurs de mes meilleurs amis, tombés au champ d’honneur sur cette terre inhospitalière, terrassés par ce climat meurtrier qui ne pardonne pas. Le minotaure soudanien ne se rassasie pas. Il lui faut encore des victimes et toujours ce sont les plus nobles et les meilleures qu’il sacrifie. Devant ces tombes à peine fermées, découvrons-nous avec respect. Ils sont morts en braves pour la civilisation, pour la France, victimes du devoir et de leur dévouement. Espérons que l’année qui commence sera plus clémente et que ceux que nous aimons et estimons seront épargnés.
Cette nuit du 31 décembre 1891 au premier janvier 1892 a été excessivement froide. Brise de nord, ciel clair et étoilé. Au réveil, ciel clair, brise de nord. Rosée abondante, le soleil se lève brillant. Température très froide.