Les porteurs sont réunis à l’heure dite et, à cinq heures, au point du jour, nous pouvons nous mettre en route. Aucun incident à noter. Nous marchons d’un bon pas pour nous réchauffer. — A 5 h. 45, nous traversons le marigot de Barsancounti. En cet endroit, il n’a pas moins de cinquante mètres de largeur. Fort heureusement les habitants de Iéninialla ont eu l’excellente idée de construire au-dessus de son cours un pont en bois, primitif il est vrai, mais qui est assez ingénieux. Il se compose de deux rangées de pieux solidement enfoncés dans le lit du marigot, et distants les uns des autres d’environ 80 centimètres. Les deux rangées sont séparées l’une de l’autre par un intervalle d’un mètre cinquante centimètres environ. C’est la largeur du tablier. Ces pieux sont réunis entre eux par des traverses longitudinales solidement attachées à l’aide de cordes de bambous. Sur ces traverses repose le tablier qui est formé de pièces de bois jointives réunies entre elles, à leur extrémité, par des cordes également en bambous ou en fibres de baobab. Tout le convoi passe sur ce pont sans aucun accident. On est obligé cependant de faire passer mon cheval à la nage. L’eau est absolument glacée. A six heures vingt-cinq nous traversons le marigot de Sekoto et enfin à huit heures quinze la rivière Balé. Le fond de ce petit cours d’eau, à peine large de 40 mètres, est excessivement vaseux et couvert d’une épaisse couche de détritus végétaux. Il faut se mettre à l’eau et ce n’est qu’au prix de mille difficultés et en enfonçant dans la vase jusqu’à mi-jambes que nous arrivons sur la rive opposée. A quelques kilomètres de là nous rencontrons plusieurs guerriers de Gamon que le chef envoie au devant de nous pour nous escorter et nous conduire au village. Ils nous apportent des peaux de bouc remplies d’une eau fraîche et limpide. Elle est la bienvenue, et, après nous être désaltérés, nous nous remettons tous en route. Enfin, à onze heures quarante-cinq minutes, nous arrivons à Gamon, après avoir traversé à quelques centaines de mètres du village le petit marigot de Diéfagadala dont les bords sont couverts de superbes rizières.
La route de Iéninialla à Gamon suit une direction générale à peu près Est. La distance qui sépare ces deux villages est environ de 29 kilomètres. Ce trajet présente comme difficultés sérieuses le passage des marigots dont le fond, celui surtout de la rivière Balé, est extrêmement vaseux. Pas de collines. Le pays est absolument plat et couvert d’une brousse épaisse.
Au point de vue géologique, on ne rencontre pas de terrains nouveaux. Ce sont toujours les mêmes, argiles, latérite et plateaux ferrugineux. En quittant Iéninialla, on suit le banc de latérite qui commence à deux kilomètres environ à l’Ouest du village. Ce banc fait place brusquement aux argiles et aux vases qui couvrent les rives du Barsancounti-Kô et que l’on trouve à deux kilomètres environ avant d’arriver sur les bords de ce marigot. Nous signalerons un petit banc de latérite entre le Barsancounti-Kô et le Sekoto-Kô et qui est cultivé. Dès que l’on a quitté la plaine marécageuse qui s’étend à un kilomètre cinq cents mètres du Sekoto, on traverse un vaste plateau ferrugineux absolument nu. Ce plateau se termine brusquement à cinq cents mètres de la rivière Balé pour faire place à un vaste marécage à fond argileux qu’il faut traverser pour arriver à la rivière. Nouvelle plaine marécageuse sur la rive gauche de la rivière, puis argiles pendant trois kilomètres environ. La route traverse ensuite un petit plateau formé de quartz ferrugineux et, à partir de là, ce ne sont plus que des argiles. La latérite réapparaît à cinq kilomètres environ avant d’arriver à Gamon en deux petits îlots de peu d’étendue. Enfin, la colline sur laquelle est construit le village est elle-même formée d’argiles recouvrant un sous-sol de quartz et de conglomérats ferrugineux.
Le fond des marigots est formé d’une couche épaisse de vase qui repose sur des argiles grasses et très profondes. Tous ces cours d’eau sont tributaires de la rivière Balé, laquelle est formée par l’apport des marigots d’une grande partie du Tiali. Elle se jette dans la Gambie. Le marigot de Diéfagadala, qui passe à Gamon, se jette dans le marigot de Couiankô, lequel se rend au Niocolo-Koba. Le marigot de Couiankô fait communiquer le Niéri-Kô avec le Niocolo-Koba.
Au point de vue botanique, nous signalerons tout particulièrement les fourrés de bambous qui s’étendent sur les rives des marigots et les lianes delbis et sabas (Vahea) qu’on y rencontre partout en quantités considérables. Signalons encore la présence de beaux fromagers, baobabs et nétés. Pendant la route mes hommes me montrèrent deux végétaux dont on utilise les racines dans la pharmacopée indigène. C’est le Nando[23] et le Fouff[24]. Le nando est préconisé surtout contre les coliques et le fouff contre la blennorrhagie. Cette dernière racine est caractérisée par une pénétrante odeur qui ressemble un peu à celle du jasmin[25]. Ces deux végétaux sont encore assez communs dans le Cayor et dans les environs de Khayes.
Dans l’intérieur même du village de Gamon existe un assez grand nombre de papayers et de dattiers, et, dans les cours des habitations, nous avons remarqué de nombreux pieds de piments dont les indigènes ont un soin jaloux. Le dattier que l’on trouve au Soudan, dans le Kaméra, le Guidimakha, le Tiali, le Niéri, le pays de Gamon appartient à une variété de petite taille. Il prospère à merveille et les dattes qu’il donne sont excessivement savoureuses. Malheureusement les indigènes ne s’adonnent que fort peu à la culture de ce précieux végétal. Je suis persuadé que, dans certaines régions, il serait très facile de le multiplier, et de créer de belles plantations. Ceux que nous avons vus à Gamon étaient arrivés à complet développement et, d’après le dire des habitants, donneraient chaque année une abondante récolte.
Le piment qui est le plus généralement cultivé par les indigènes appartient à cette variété que l’on désigne sous le nom de Poivre de Cayenne (Capsicum frutescens. L. Solanées). Il est rouge vif, long de 20 à 30 millimètres, large de 7 à 9 à sa base, rétréci au voisinage du calice, qui est cupuliforme. Son odeur est très forte, caractéristique, et sa saveur d’une âcreté insupportable. Les noirs en sont très friands et s’en servent pour assaisonner leur couscouss dont il relève le goût fade et écœurant. Le piment est, de plus, regardé par eux comme un véritable spécifique contre les hémorrhoïdes. Pour l’administrer, ou bien ils se contentent de le mélanger à doses assez fortes avec les aliments, ou bien ils le pilent quand il est sec et absorbent dans du lait trois ou quatre grammes de la poudre ainsi obtenue. Il faut avoir le palais des noirs pour ingurgiter ainsi une dose aussi forte de poudre de piment. Mais, administrée dans du pain azyme, elle ne cause aucun désagrément. Nous avons pu en faire nous-même l’expérience et le résultat que nous avons obtenu a été concluant sous tous les rapports.
Gamon est un gros village de près de 1200 habitants. Sa population est formée de Malinkés marabouts pour la grande partie. De plus, il s’y trouve des habitants appartenant à toutes les races du Soudan : nous y reviendrons plus loin lorsque nous traiterons de l’ethnographie de ce pays. — Nous y fûmes très bien reçus et on nous donna à profusion tout ce dont nous avions besoin : mil pour mon cheval, couscouss pour mes hommes, œufs et viande fraîche pour moi. De plus, je suis très bien logé, dans une belle case, vaste et bien aérée. Aussi n’ai-je pas trop souffert de la chaleur, bien qu’elle fût absolument torride ce jour-là.
Dans l’après-midi, le chef vint me voir avec ses principaux notables. C’est un homme jeune encore, peu loquace et très intelligent. Son nom est Koulou-Takourou. Il se fit auprès de moi l’écho des plaintes de tous les habitants du village. Depuis qu’ils se sont placés, me dit-il, sous notre protectorat, nous n’avons rien fait pour eux. Ils sont à chaque instant pillés par les Peulhs du Tamgué et nous ne faisons rien pour les protéger contre leurs incursions. Dernièrement encore, un parti de rôdeurs s’est avancé jusque sous les murs du village et ils ont enlevé deux hommes et sa propre fille. Il désirerait, ajouta-t-il, être autorisé à faire sa police lui-même et à se défendre contre ses ennemis puisque nous ne pouvons pas nous en occuper. Je lui promis de parler de tout cela à qui de droit. C’est tout ce que je pouvais lui répondre et tout ce que je pouvais faire.