Départ de Laminia. — Souhaits de bon voyage. — Pratique religieuse à ce sujet. — De Laminia à Médina. — Dentilia. — Route suivie. — Extraction du fer. — Hauts-fourneaux. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Diabé. — La Fève de Calabar. — Arrivée à Médina. — Dentilia. — Le pavillon tricolore. — Belle réception. — Orchestre original. — Description du village. — En route pour Saraia. — Route suivie. — Bembou. — Badioula. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Les ficus. — Le Séno. — Les Strophanthus. — Arrivée à Saraia. — Le village. — Un mariage chez les Malinkés. — Départ pour Dalafi. — Beaux lougans. — Le Caoutchouc. — Arrivée à Dalafi. — Mensonges des habitants. — Respect des Indigènes pour les bœufs blancs. — En route pour Diaka. — Médina. — Route suivie. — L’Anacarde. — Cordiale réception.

20 Janvier 1892. — La nuit que nous passâmes à Laminia fut relativement chaude. Le vent du Nord-Est n’a pas cessé de souffler. Ciel clair et étoilé. Au réveil pas le moindre nuage. Le soleil se lève brillant. Brise de Nord-Est. Température chaude. Pas de rosée. Nous avons une longue étape à faire. Aussi je réveille mon monde dès deux heures et demie du matin. Malgré l’heure matinale les préparatifs du départ se font très rapidement. Les porteurs sont réunis à l’heure dite, et, par un beau clair de lune, nous nous mettons en route à trois heures du matin.

Le chef et les principaux notables n’ont pas voulu me laisser partir sans venir me serrer la main et sans me souhaiter un bon voyage. Même ceux de Sillacounda sont restés passer la nuit à Lamina pour me saluer encore au moment où j’allais les quitter. Tous me remercièrent sincèrement du petit cadeau que je leur fis. J’aurais bien voulu leur donner davantage pour les défrayer un peu des dépenses qu’ils avaient faites pour me recevoir ; mais ma pacotille commençait singulièrement à s’épuiser et il me fallait songer aussi à la longue route qui me restait à faire avant d’arriver dans un de nos postes où je pourrais me ravitailler. Car, dans ce pays, pour être bien vu, il faut donner, toujours donner.

Ce n’est, en effet, que par la force ou par force cadeaux que l’on peut conserver son prestige dans ces régions. Un chef doit être puissant ou généreux. Voyageant sans escorte, il me fallait donc, pour me faire respecter, puiser sans cesse dans mes modestes provisions. « Les cadeaux entretiennent l’amitié », disons-nous en France. Nulle part, plus qu’au Soudan, ce proverbe n’a été plus vrai.

Au moment où nous allions nous mettre en route, je vis un des marabouts du village s’avancer vers Almoudo et lui adresser une question en lui prenant les deux mains. Mon interprète répondit affirmativement, et ce disant présenta au marabout ses deux mains ouvertes, la paume tournée en haut et se touchant par leur bord interne. Le marabout les prit dans les siennes et marmotta quelques paroles en crachant plusieurs fois et légèrement sur la paume. Quand il eut terminé, celui-ci se les passa sur la figure à plusieurs reprises en répétant : « merci, merci. » Je lui demandai ce que signifiait cette pratique. Il me répondit alors que ce marabout était renommé dans tout le pays pour sa sainteté et qu’il venait de faire une prière pour que nous fassions un bon voyage. « Nous pouvons être assurés, ajouta-t-il, maintenant qu’il ne nous arrivera rien de fâcheux pendant la route, car, lorsqu’un grand marabout donne une prière comme cela à un homme, tous les compagnons de celui-ci en profitent, car il est alors l’ami d’Allah. C’est ce qu’il y a de plus que le meilleur. » Je ferai remarquer que mon interprète était un Bambara qui, s’il ne faisait pas Salam, observait du moins toutes les autres prescriptions du Coran. C’est encore là une preuve indiscutable de la grande vénération que, même les peuples du Soudan qui ne la pratiquent pas, ont pour la religion du prophète.

Munis de ce précieux viatique, nous nous mîmes en route pleins de sécurité sur l’issue de notre voyage. Les porteurs marchent bien. A un quart d’heure du village, nous traversons le Daguiri-Kô. Les uns en pirogue et les autres à gué. Ce marigot est peu large et peu profond en cette saison. Les berges sont cependant à pic et, pendant l’hivernage quand ses eaux ont été gonflées par les pluies, sa largeur peut être d’environ de 50 à 60 mètres et sa profondeur de 10 à 12 mètres. L’endroit où il coupe la route de Laminia à Médina-Dentilia est situé à environ trois cents mètres de la Gambie que l’on peut apercevoir, du reste, du haut des berges du marigot. Nous traversons, à peu de distance du Daguiri-Kô, deux de ses affluents. Successivement, il nous faut franchir le Diguia-Kô, le Douta-Kô, affluents de Koumountourou-Kô. Nous laissons sur la droite la route de Dioulafoundou et, à six kilomètres de là, nous arrivons aux ruines de Tasiliman, où nous faisons la halte.

Tasiliman devait être un village qui, à en juger par ses ruines, devait avoir environ 450 ou 500 habitants. Il était situé sur un petit monticule qui s’élève à un kilomètre du Koumountourou-Kô. Sa population l’abandonna à la suite d’un incendie qui dévora toutes ses cases, et alla habiter à Médina-Dentilia et à Dioulafoundou. Le sol est cependant très fertile aux alentours. Les habitants des villages voisins y ont fait de beaux lougans de mil, et toute la plaine qui l’entoure est parsemée de superbes karités. Il existe encore au milieu des ruines du village plusieurs puits qui donnent une eau délicieuse et qui, pendant la saison des cultures, sont bien entretenus par les cultivateurs qui viennent s’installer là pour surveiller leurs champs. Non loin de l’ancien village existent, en effet, quelques cases et quelques greniers à mil que gardent une ou deux familles de captifs.

La traversée du Koumountourou-Kô est assez difficile, bien que ce marigot ne soit pas très large et qu’à cette époque de l’année il soit presque complètement à sec. Mais ses berges sont excessivement élevées et à pic. Aussi faut-il prendre mille précautions pour descendre dans le lit et remonter sur la berge opposée. De plus, le fond est couvert de débris végétaux et encombré de racines qu’il faut avoir soin de faire éviter aux animaux.

A quelques kilomètres du Koumountourou-Kô, nous traversons successivement le plus important de ses affluents, le Samania-Kô, et non loin de ce dernier le Bancoroti-Kô, qu’il reçoit et qui coule au pied du petit monticule sur lequel s’élève le village de Médina-Dentilia.

A peu de distance de là nous laissons sur la gauche huit ou dix fours à extraire le fer, et qui étaient éteints quand nous y sommes passés.