Cet instrument est encore la propriété exclusive des captifs. Heureux captifs ! Ils ne sont pas à plaindre.
Les sons arrachés péniblement à cette trompe sont loin de payer en mélodie l’énorme travail qu’ils nécessitent. Rien de plus rauque, de plus assourdissant, de plus effrayant. De loin ils ressemblent, à s’y méprendre, aux braiments de l’âne, et il nous est arrivé de les confondre. Et dire que j’ai connu des officiers qui trouvaient quelque chose d’agréable dans ces fanfares inimaginables, que je qualifierai volontiers de terribles pour nos oreilles européennes.
Autre chose est la flûte de bambou que l’on peut entendre dans tous les pays soudaniens. Elle est des plus simples. Elle est formée d’un morceau de bambou creux d’environ quarante centimètres de longueur. Une de ses extrémités est bouchée et l’autre ouverte. Ce cylindre, d’environ trois à quatre centimètres de diamètre, est percé : 1o d’un trou au voisinage de l’extrémité fermée. C’est que là s’adaptent les lèvres de l’artiste ; 2o de quatre ou six trous pratiqués à l’autre extrémité de l’instrument. Ces trous sont distants entre eux de deux centimètres à deux centimètres et demi et le plus rapproché de l’embouchure est situé à environ dix centimètres de celle-ci. Ce sont ces trous qui, comme dans notre flûte, servent à varier les sons, selon qu’ils sont ouverts ou fermés.
Les sons que donne cet instrument, appelé Fléni par les Bambaras, sont assez agréables, et, n’était le rhythme monotome des airs que jouent les exécutants, l’instrument ne serait pas déplaisant. Tout le monde en joue plus ou moins au Soudan. Mais il est surtout réservé aux forgerons. C’est principalement le soir, ou bien le jour en gardant leurs lougans contre les ravages des oiseaux qu’ils en jouent. Le Fléni fait rarement partie des orchestres, des tam-tams. Les airs que les musiciens exécutent avec cette flûte sont, en général, très tristes et portent à la mélancolie celui qui les écoute. On trouve beaucoup de joueurs de flûte à bord des chalands de la flotille du Soudan. Le soir, au mouillage, les laptots se reposent en en jouant au grand plaisir de leurs camarades.
Je fus ainsi conduit en musique jusqu’à la case qui avait été préparée à mon intention, dans l’intérieur même du tata du chef. Je fus très bien logé et, prévenance qui me fut bien agréable, le chef avait fait installer un bon hamac dans lequel, après avoir procédé à ma toilette, je fus bien aise de me bercer un peu en attendant l’heure du déjeuner. Devant ma porte d’entrée se dressait le bambou à l’extremité duquel flottait le pavillon tricolore. Avant de congédier le chef, je le remerciai chaleureusement de cette délicate attention et lui donnai l’assurance qu’il m’avait fait un sensible plaisir.
Médina-Dentilia est un gros village d’environ douze cents habitants. La population est formée de Malinkés uniquement dont la bonne moitié est musulmane. C’est la résidence du chef le plus influent du Dentilia. Il s’élève sur un petit monticule peu élevé au-dessus d’une immense plaine bien cultivée et qu’entourent de toutes parts des collines d’une hauteur d’environ trente ou quarante mètres et qui de loin nous ont parues exclusivement boisées. Médina-Dentilia est entouré d’un tata peu élevé et peu épais, mais très bien entretenu. Du reste, le village tout entier est beaucoup plus propre que la plupart de ceux que nous avons visités jusqu’à ce jour. On y voit que peu de cases en ruines et les habitants apportent un soin tout particulier à refaire les chapeaux, chaque année, pendant la saison sèche. Les cases du chef, situées au centre même du village, sont entourées d’un solide tata dont la hauteur est de quatre ou cinq mètres et l’épaisseur de deux mètres à la base et quatre-vingt centimètres au sommet. C’est là la partie la plus sérieuse des fortifications du village et cet ouvrage est, à mon avis, absolument imprenable de vive force par une armée noire. Chaque année, le chef le fait réparer par ses captifs, et, de ce fait, son épaisseur en est également augmentée. Si le tata du village était relativement aussi bien entretenu, Médina-Dentilia serait, de toute la région, le village le mieux défendu. L’enceinte du village a deux kilomètres et demi de développement et celle qui entoure les cases du chef, le réduit central, pourrions-nous dire, trois cent cinquante mètres. On accède dans l’enceinte extérieure par trois portes, dont l’une regarde l’Ouest, l’autre le Nord, et la troisième le Sud-Est. Chaque nuit, elles sont fermées et solidement barricadées. Deux portes seulement permettent de pénétrer dans le tata central. L’une est au Sud et l’autre au Nord. Elles sont peu larges et ne peuvent livrer passage qu’à un seul homme à la fois. A chaque porte succède une sorte de corps de garde solidement construit en terre, et, pour pénétrer dans l’intérieur du tata, il faut franchir une seconde porte qui n’est pas plus large que la première. Chaque habitation particulière forme en plus un ouvrage de défense, comme cela existe dans la plupart des villages Malinkés. Mais ce qui distingue Médina des autres villages dont nous avons déjà parlé, c’est que toutes ces fortifications domestiques y sont en très bon état. Les rues sont excessivement étroites. Elles s’enchevêtrent d’une façon inextricable et il n’est pas difficile de s’égarer dans tout ce dédale.
Je fus reçu par la population de Médina-Dentilia aussi bien que par le chef. Mes hommes furent littéralement gavés de nourriture. Un bœuf fut mis à mort aussitôt après mon arrivée et la viande en fut distribuée entre ma caravane et le village. Des calebasses de couscouss, de riz, de fonio nous furent apportées en grand nombre, et Samba, le cuisinier lui-même, qui était cependant une rude fourchette, avoua qu’il ne pouvait plus manger, « y a plein », répétait-il, en se frappant sur le ventre à chaque invitation nouvelle qu’on lui faisait de s’asseoir autour de la calebasse.
Médina est, en effet, un village très riche, qui possède un joli troupeau de bœufs d’une centaine de têtes, et un grand nombre de chèvres, moutons et poulets. De plus, ses greniers à mil sont toujours bien approvisionnés, car ses lougans sont très fertiles et les bras ne manquent pas pour les bien cultiver.
J’y passai une excellente journée et pus m’y reposer des fatigues de la longue étape de la matinée. Dans l’après-midi, j’expédiai un courrier à Saraia pour annoncer au chef de ce village que j’irais camper chez lui le lendemain.
21 janvier 1892. — La nuit a été excessivement fraîche. La brise a soufflé du Nord toute la nuit. Ciel clair et étoilé. Au réveil, température très froide. Brise du Nord. Ciel clair et sans nuages. Le soleil se lève brillant. Je fais lever tous mes hommes à deux heures et demie. Les préparatifs du départ se font rapidement, mais nous sommes retardés par les porteurs qu’on ne peut arriver à rassembler. A 3 heures 45, seulement, nous pouvons nous mettre en route.