Oualia. — Oualia est un gros village d’environ 1200 habitants. Il est relativement propre et bien construit. Il est entouré d’un fort sagné de quatre mètres de hauteur environ qui l’enveloppe de toutes parts. Cinq portes qui y ont été ménagées permettent de pénétrer dans l’intérieur. Sa population est uniquement composée de Toucouleurs venus du Fouta-Toro, sous la conduite de leur chef. Ces Toucouleurs s’adonnent là à la culture de leurs vastes lougans et élèvent avec soin de nombreux bestiaux. Nous verrons dans le chapitre suivant quelle a été jusqu’à ce jour leur histoire et quel avenir leur est réservé dans le Sandougou. Oualia est situé à environ quatre kilomètres du Sandougou, sur une petite éminence qui domine une vaste plaine bien cultivée.
Je fus d’autant mieux reçu à Oualia que son chef Ousman-Celli avait fait avec nous la campagne de Toubacouta contre le marabout Mahmadou-Lamine et qu’il nous est absolument dévoué. C’est un homme fort intelligent, rusé comme un Toucouleur et en ayant, du reste, le type et tout l’aspect extérieur.
Il avait fait préparer, à mon intention, une belle case, la plus belle du village. Mais je fus obligé de renoncer à y loger, car elle était tellement obscure que je n’y aurais pas vu assez clair pour y travailler, et, de plus, elle était divisée en compartiments si petits que j’aurais pu à peine m’y retourner. Je me contentai, en conséquence, d’une habitation moins élégante, mais où je ne manquais ni d’air ni de lumière. Là, encore, je reçus de nombreuses visites, et c’est à peine si je pus trouver le temps nécessaire pour faire mon travail journalier. Vers quatre heures du soir, me sentant un peu indisposé, je montai à cheval et, pour me distraire un peu de l’énervement que j’avais éprouvé dans la journée, je fis une courte promenade jusqu’au Sandougou et revins à Oualia au soleil couchant. A deux kilomètres de Oualia, je traversai le petit village de Saré-Demboubé, dont la population, d’environ 250 habitants, est d’origine Toucouleure et a pour chef le frère lui-même d’Ousman-Celli. — A environ quinze cents mètres de ce village coule le Sandougou qui forme la séparation entre le Niani et le Sandougou. C’est le marigot le plus important de la région. Ses eaux coulent en toute saison. Sa largeur est là d’environ cinquante à soixante mètres, et Ousman-Celli y a toujours deux pirogues pour en faciliter le passage aux voyageurs. A six kilomètres en amont de cet endroit on le peut traverser à gué. Ce gué porte le nom de Gué de Oualia. Il n’est guère praticable que du mois de février au mois de juin. Je pus m’assurer que nous pourrions le franchir en face de Saré-Demboubé sans trop de difficultés.
A peine fus-je rentré à Oualia que l’accès de fièvre, qui me menaçait depuis quelques heures, se déclara violemment. Je fus obligé de me coucher sans souper. Frissons, chaleur, sueurs se succédèrent rapidement et au point du jour je me sentis assez vigoureux pour me remettre en route.
De Toubacouta à Saré-Demba-Ouali et au Sandougou la route change peu d’aspect. Nous pourrions répéter à ce sujet ce que nous avons dit pour la route de Sini à Toubacouta, mais en accentuant encore, si cela est possible. On suit une véritable vallée de latérite entrecoupée par deux endroits différents par deux plateaux assez élevés formés de quartz et de roches ferrugineuses. La latérite domine partout, mais si on s’écarte à droite ou à gauche de la vallée on retrouve immédiatement les argiles compactes et sur les bords de la Gambie des marais et des alluvions. — Le terrain compris dans le grand coude que forme au Sud la Gambie en cette région est uniquement formé d’argiles compactes et d’alluvions. Les collines qui viennent y mourir sont formées de quartz et de roches ferrugineuses. Elles sont excessivement boisées. — La végétation dans ces régions est absolument luxuriante et les cultures magnifiques. La flore varie peu. Toujours les mêmes essences : Nétés, N’tabas, Fromagers, Caïl-cédrats, Légumineuses les plus variées, quelques beaux Baobabs et quelques échantillons de belles Combrétacées ! Les mil, maïs, arachides, riz, etc., etc., y poussent à merveille et n’y ont besoin que de peu de soins pour donner une récolte abondante.
Le Baobab. — Dans presque toutes nos possessions Sénégambiennes et Soudaniennes, on trouve cet arbre, fantastique, étrange, aux formes bizarres, véritable Titan végétal, auquel on a donné le nom curieux de Baobab, comme si on voulait attirer sur lui l’attention rien qu’en le prononçant. C’est l’Adansonia digitata L.[15] de la famille des Malvoïdées. Il peut atteindre jusqu’à 12 mètres de diamètre. Cette plante est si diversement employée par les indigènes et peut rendre de tels services à l’Européen lui-même que nous aurions été incomplets si nous n’en avions pas fait l’histoire de façon à bien faire connaître ses propriétés et ses usages.
Le Baobab est facile à reconnaître. Quiconque l’a vu une fois n’oubliera jamais sa forme bizarre, ses dimensions gigantesques, l’aspect tout particulier de ce géant des solitudes Africaines qui le fait ressembler à quelque animal légendaire et préhistorique. On dirait une pieuvre de taille démesurée, dont le corps serait représenté par la tige courte et énorme et les tentacules par les rameaux tordus et noueux.
L’écorce est très épaisse. L’épiderme est assez mince et de couleur gris ardoisé. La couleur de celui du tronc est légèrement terne, celle de celui des rameaux est au contraire très brillante. Cette écorce est très épaisse, environ trois à quatre centimètres chez les adultes. Elle peut s’enlever aisément, et en larges plaques. Sa face interne est blanchâtre, luisante, gluante. Si, à l’époque de la floraison, on y pratique une incision intéressant toute son épaisseur, on voit s’écouler par la blessure un liquide mucilagineux, d’un gris sale qui, à l’air libre, ne tarde pas à prendre la consistance de la gélatine. D’après Heckel, de Marseille, ce mucilage serait donné par des lacunes mucilagineuses, dans un point très limité de l’écorce seulement. Ces lacunes proviendraient de la gélification non d’une cellule, mais d’un groupe de cellules. Dans la composition de l’écorce, entrent encore des fibres très résistantes, et en grande quantité, dont les indigènes se servent journellement pour fabriquer des cordes excessivement fortes qu’ils emploient à maints usages et avec lesquelles ils fabriquent des hamacs d’une remarquable solidité. Aussi, dans ce but, ils dépouillent l’arbre de son écorce sur une hauteur d’environ 1m50 ou 2 mètres à partir du sol. Ces blessures, même réparées, contribuent à donner à ce végétal un aspect encore plus saisissant.
Le bois de Baobab est peu utilisé par les indigènes. Difficile à travailler, ils ne l’emploient qu’à défaut d’autres dans la construction de leurs pirogues. Je n’ai point appris qu’ils s’en servent à aucun titre que ce soit dans leur thérapeutique.
Les feuilles sont d’un beau vert et très tendre, elles ressemblent à celles du marronnier d’Inde. Elles sont alternes et accompagnées de deux stipules à la base, le limbe en est lisse sans dentelures sur leur contour quand elles sont vieilles, dentelées au contraire quand elles sont jeunes, surtout vers leur sommet. Ces feuilles sont en général peu nombreuses. Il n’y a que les jeunes rameaux qui en soient pourvues. Elles poussent au commencement de la saison des pluies et tombent dès qu’elle cesse et dès que la température de la nuit se rafraîchit. On sait combien est funeste à l’Européen appelé à vivre sous les climats où croît le baobab la saison des pluies. De même la saison sèche, à cause du refroidissement nocturne, est fatale à l’indigène. Aussi existe-t-il au Sénégal et au Soudan un dicton fort connu de ceux qui habitent ces régions. Les indigènes disent, en effet, « que la pousse des feuilles de baobab est le signal de la mort du blanc et que leur chute est l’annonce de celle du noir ».