Coutia est la résidence du chef de cette partie du Kalonkadougou. Massa-Coutia, de la famille Malinkée des N’Dao, est un vieillard d’environ soixante-dix ans, repoussant de saleté. Il est relativement intelligent, ivrogne au plus haut degré et fort malhonnête, paraît-il, dans ses relations privées. Comme tous les chefs Malinkés, il ne jouit absolument d’aucune autorité. Pour moi particulièrement, je n’ai nullement eu à m’en plaindre. Il m’a bien reçu et ne nous a laissé manquer de rien. Mes hommes y ont été bien traités et tous y font bombance, sauf Almoudo, mon interprète, qui, pendant toute la journée, n’a absolument mangé que les restes de mes repas, ce qui, pour un noir, est une faible pitance. Je lui demandai, bien entendu, les causes d’une semblable abstinence. Il me répondit que les N’Dao étaient ennemis nés de sa famille et qu’un Massassi de pouvait rien accepter d’eux. Je lui fis remarquer que, dans le cas présent, il n’avait aucune obligation envers les N’Dao de Coutia, puisque je payais tout ce qu’ils me donnaient pour nourrir mes hommes. Il me répondit que cela ne faisait rien et qu’un Massassi ne devait jamais rien manger de ce qu’aurait touché un N’Dao. Je n’insistai pas et je pus constater qu’il ne toucha à rien de ce qu’ils m’apportèrent. J’étais loin de supposer que la haine pût entrer aussi profondément dans le cœur d’un noir.
J’aurais passé à Coutia une excellente journée, si je n’avais eu pour voisin un tisserand. Il me fallut jusqu’à la nuit tombante supporter le grincement agaçant de son métier. Au Soudan, les tisserands forment une caste peu en honneur. Ce sont pourtant, en général, de bons travailleurs. Peut-être est-ce pour cela que leurs compatriotes ne leur accordent pas leur estime. Du matin au soir ils font activement marcher la navette et gagnent ainsi deux francs ou deux francs cinquante centimes par jour. Il faut voir avec quelle adresse ils font manœuvrer leurs métiers, cependant bien primitifs. Ces appareils sont surtout très étroits et ressemblent à ceux dont on se servait autrefois en Europe. Ils ne peuvent servir qu’à fabriquer des étoffes dont la largeur ne dépasse pas quinze à vingt centimètres. Ils mettent en œuvre du coton récolté dans le pays et qui a été préalablement filé par les ménagères. Le tissu ainsi obtenu est d’une solidité remarquable. En réunissant ensemble ces petites bandes d’étoffes, on peut en faire des vêtements et même des couvertures. Les boubous lomas et les couvertures de Ségou et du Macina sont particulièrement recherchés. Dans les régions de la Gambie et dans le Sud du Bambouck, ces petites bandes d’étoffes de coton servent de monnaie courante pour les échanges. L’unité est le pagne, qui équivaut à deux coudées au carré d’étoffes. Sa valeur est d’environ deux francs. Rarement les tisserands tissent la laine de leurs moutons. Il n’y a guère que dans le Nord de nos possessions soudaniennes, dans le Grand-Bélédougou, le Macina, le pays de Ségou, etc., que l’on peut trouver une sorte de manteau à capuchon que l’on peut facilement transformer en couverture et que les indigènes désignent sous le nom de cassan. Cette étoffe est excessivement chaude et a le grand avantage de ne s’imprégner que difficilement d’humidité.
C’est dans un pays uniquement formé d’argiles alluvionnaires compactes que se déroule la route de Daouadi à Coutia. Nous avons affaire là aux mêmes terrains et à la même flore que dans le reste du Kalonkadougou. Aussi n’insisterons-nous pas plus longuement. Vers l’Est, le sol s’affaisse légèrement. Les cultures sont les mêmes et Coutia possède de beaux lougans de coton, de mil, d’arachides et quelques jardinets où l’on cultive courges, tomates, oseille, patates douces, etc., etc.
Le Coton. — Le cotonnier (Gossypium punctatum Guil. et Perrotet) de la famille des Malvacées, pousse d’une façon remarquable dans tout le bassin de la Gambie. Les indigènes, dans le Kalonkadougou, en font de superbes lougans, auxquels ils apportent un soin relativement attentif. Ces lougans sont généralement situés aux alentours du village, afin que les femmes et les enfants, auxquels incombe la cueillette, ne s’écartent et ne s’éloignent pas trop au moment de la récolte.
Le terrain est, au préalable, bien débarrassé de toutes les herbes qui pourraient entraver le bon développement du végétal. Quand elles sont sèches, on les réunit en tas et on les brûle. Les cendres sont répandues sur le sol et contribuent à le fertiliser. Puis, à l’aide de la pioche, on pratique des sillons distants les uns des autres d’environ quarante centimètres. La terre en est bien relevée en dôme et, quand tout est fini, on croirait que tout ce travail a été fait à la charrue.
C’est sur le point culminant de ces sillons que sont faits les semis. On pratique simplement à l’aide d’un morceau de bois, un trou de cinq à six centimètres de profondeur, dans lequel on introduit deux ou trois graines. Le coton lève deux semaines environ après avoir été semé. Il rapporte six ou sept mois après. Une plantation faite en juin fleurit vers la fin d’octobre et la récolte peut être faite en janvier ou février. Ce n’est guère que lorsque la capsule s’est ouverte et que les soies s’en échappent que l’on y procède. Ce travail peu pénible est fait par les femmes et les enfants. La cueillette terminée, le coton est étendu sur des nattes au soleil afin de le bien sécher et de le faire blanchir. Puis, les graines sont enlevées, séparées de la bourre. Celle-ci, si on ne l’emploie pas immédiatement, est placée dans des vases en terre, où elle est absolument à l’abri de l’humidité. A leurs moments perdus, le soir notamment dans les dernières heures du jour, les femmes le filent à l’aide de petits fuseaux analogues à ceux dont on se sert encore dans nos campagnes et fabriquent un fil très résistant avec lequel les tisserands tissent ces étoffes dont nous avons parlé plus haut.
De tout temps, les indigènes ont cultivé et utilisé le coton, et bien avant notre installation dans le pays, ils savaient en fabriquer des étoffes. Mais pour cela, comme pour tout le reste, ils font preuve de la plus grande imprévoyance et ne récoltent que ce qui leur est absolument nécessaire pour leurs besoins. La production, depuis que ces régions sont soumises à notre autorité, n’a pas augmenté d’un kilog. Il faut dire aussi que nous n’avons rien fait pour cela.
Le coton le plus commun en Gambie est le coton à courte soie (Gossypium punctatum G. et P.). Il est loin d’être aussi beau qu’on a bien voulu le dire. Si l’on ne regarde que la couleur, il est d’une blancheur éclatante. Mais il est peu souple, difficile à filer, et surtout le rendement en est peu considérable. En résumé, un coton de cette valeur n’est pas commercial en Europe. En 1827, on a bien tenté d’acclimater, au Sénégal, les espèces les plus estimées sur nos marchés. Successivement on y a cultivé les espèces indicum Lk., hirsutum L., barbadense L., acuminatum Roxb. Mais aucune n’a donné de résultats satisfaisants. Les essais ont dû être abandonnés. Il en sera encore de même aujourd’hui. Seule, l’espèce indigène y réussira. Le climat, la nature du sol n’ont pas changé et ne permettront jamais aux cotons de qualité supérieure d’y prospérer. Bien plus, nous sommes intimement persuadé qu’ils y dégénèreront aussi bien que les autres végétaux que l’on a voulu y importer. Il serait bien plus logique d’améliorer par la culture celui qui y croît déjà que de tenter des expériences qui ne seront jamais, quoiqu’il arrive, rémunératrices.
Outre les espèces dont nous venons de parler, il en existe encore une autre dite Gossypium intermedium Tod. Peu abondante dans le bassin de la Gambie, elle est surtout cultivée au Sénégal et dans le Grand Bélédougou. Elle donne un coton plus grossier, de couleur jaune sale et dont les soies adhèrent fortement aux graines. Le tissu que l’on en obtient est plus grossier et de moins bonne qualité que le tissu que donne la première.
Les graines sont peu utilisées en dehors des semis. En Gambie, on en extrait parfois l’huile et l’on s’en sert dans la thérapeutique courante, surtout pour le pansement des plaies. En temps de disette, les indigènes mangent parfois les jeunes feuilles de coton sous forme de bouillie. On en fait également des cataplasmes très émollients, et elles servent à préparer des bains, souverains, disent-ils, contre les douleurs rhumatismales des extrémités.