De même que le caoutchouc, à la côte occidentale d’Afrique, est presque uniquement donné par des végétaux appartenant à la grande famille des Apocynées, de même la gutta-percha n’y est extraite que des essences d’un même échelon botanique, la famille des Sapotacées. Les guttas ayant une autre origine sont généralement peu commerciales et de qualités inférieures.

La question de la gutta est aujourd’hui absolument capitale en France. Jusqu’à ce jour elle a été uniquement donnée par un végétal de la famille des Sapotacées, l’Isonandra-gutta. Cet arbre croît dans les forêts de la presqu’île de Malacca et dans les îles voisines : Singapoore, Poulo-Pinang, etc., et surtout dans les îles qui forment l’archipel malais, Sumatra, Java, Sumbava, Timor, Bornéo, etc., etc. On ne le trouve pas ailleurs que dans cette partie du monde. L’isonandra-gutta se développe lentement et on ne peut guère extraire de gutta que des végétaux âgés d’au moins vingt années. Le procédé le plus généralement employé dans toutes ces régions pour se procurer ce précieux produit est l’abatage. Les arbres étant parvenus à une grosseur suffisante sont coupés au pied ; puis on pratique sur le tronc, à la distance de 40 à 50 centimètres, des incisions annulaires dont la profondeur ne dépasse pas l’épaisseur de l’écorce. On place alors sous chaque incision un récipient quelconque pour recevoir le suc. Si l’on songe que la production d’un arbre âgé de cent ans ne dépasse pas 18 kilogrammes et qu’en moyenne il faut abattre environ dix arbres pour obtenir 7 à 8 kilogrammes ; si, de plus, l’on considère que, chaque jour, la consommation et les besoins augmentent dans d’énormes proportions, on comprendra aisément que, par ce procédé brutal, la destruction des forêts devait être la conclusion fatale et la conséquence inévitable. « Or, écrivait un auteur technique il y a quelques années, quelque rapide que soit la végétation dans les contrées tropicales, quelque rapide que puisse être la multiplication de l’isonandra-gutta, il n’est guère possible de penser que de telles pertes puissent être réparées, et il semble certain que, dans un avenir peu éloigné, la gutta-percha deviendra d’abord rare et plus tard manquera peut-être aux nombreuses industries qui en tirent aujourd’hui un utile parti. » Ce fut pour entraver cette rapide destruction que l’on imagina le procédé d’extraction par incision, analogue à celui que l’on emploie pour le caoutchouc. Mais l’écoulement par les incisions se fait très difficilement, en sorte que, les bénéfices des travailleurs baissant considérablement, on en est revenu au procédé par abatage. C’est actuellement en Malaisie le seul en usage.

Ce qui avait été prédit jadis est aujourd’hui un fait accompli et la gutta de l’isonandra se fait de jour en jour plus rare sur nos marchés européens. De plus, nous sommes, sous ce rapport, absolument tributaires des Anglais, et jusqu’à ce jour rien n’avait été fait pour tenter d’en découvrir des sources de production nouvelles. En 1891, à la suite d’un article paru, sous la signature de M. le professeur Heckel, dans le Petit Marseillais, et traitant de la rareté et de la disparition prochaine de la gutta des îles de la Sonde, article qui amena la réunion à Paris d’une conférence technique à laquelle prit part son auteur, dont la mission était de rechercher le remède à apporter à une situation menaçante pour une branche primordiale de l’industrie française, le gouvernement, sur sa proposition, décida que des missions scientifiques seraient envoyées dans nos principales colonies, en Cochinchine, au Soudan français, à la Guyane pour y rechercher des végétaux similaires de l’isonandra susceptibles d’être immédiatement exploitables. Le long séjour que j’avais fait au Soudan français et les différentes missions dont j’y avais été chargé me firent choisir par M. le sous-secrétaire d’État des colonies pour explorer à ce point de vue nos possessions africaines de cette région. Je devais particulièrement étudier le Karité (Butyrospermum Parkii, Kotschy), sapotacée qui donnait une gutta qui semblait pouvoir être utilisée, et rechercher d’autres végétaux susceptibles d’être exploités. Ce sont les résultats que j’ai obtenus que je vais exposer dans ce qui suit.

En même temps, M. le pharmacien de 2e classe des colonies Geoffroy, licencié ès sciences naturelles, fut chargé d’aller à la Guyane étudier le Mimusops Balata, Gærtn, Sapotacées. Ce vaillant est mort dernièrement, à la suite des fatigues de sa mission accomplie au Maroni avec le plus grand dévouement et le plus grand succès. De son côté, la direction générale des postes et télégraphes envoyait en Cochinchine M. Sérullas pour y faire des recherches analogues sur d’autres végétaux similaires. M. Sérullas réussit pleinement et découvrit même un procédé d’extraction nouveau, dont il fut beaucoup parlé, il y a quelques années, mais qui, je crois, n’est pas encore passé dans la pratique courante. Voici à ce sujet ce que publiait, le 28 novembre 1891, la Revue scientifique : « On a beaucoup parlé de la nécessité de mettre un terme à la destruction des forêts d’Isonandra-gutta par les Malais, si l’on ne veut que d’ici à un temps peu éloigné la gutta ne soit plus qu’un souvenir. Mais comment empêcher des barbares, qui vivent indépendants ou ne reconnaissent la suzeraineté d’un état civilisé qu’à peu près nominalement, de continuer à suivre leurs usages destructeurs et d’abattre sans merci les arbres précieux que la nature met un siècle à faire, pour recueillir de leur précieux produit la fraction dérisoire qu’un botaniste anglais, M. Wray, évalue à un trente-septième ?

M. Sérullas, qui a retrouvé l’Isonandra-gutta dans l’île de Singapoore, où l’on croyait l’espèce éteinte, a cherché la solution dans une exploitation rationnelle de l’arbre par les Européens, complétée par des procédés scientifiques d’extraction de la gutta. L’abatage des arbres ferait place à des émondages périodiques des feuilles et des jets, et ce serait de ceux-ci que se ferait l’extraction. La manutention qu’on leur ferait subir à cet effet consisterait, d’après l’Électricien, à les hacher finement et à les traiter par un acide dont la composition reste le secret de M. Sérullas, jusqu’à obtention d’un liquide rouge-brunâtre. Ce liquide, mis avec un peu d’eau dans un alambic, est soumis à la distillation sous la température douce d’un bain de vapeur prolongé pendant une demi-heure seulement. Ce temps suffit à l’élimination de l’acide, et la gutta-percha reste dans l’alambic comme résidu.

Les feuilles et les jets ainsi traités fourniraient en gutta 2 0/0 de leur poids. C’est beaucoup, si l’on considère que le procédé barbare des indigènes ne donne en gutta, suivant les calculs de M. Wray, que 5 0/0 du poids de l’écorce de l’arbre abattu. » (Revue scientifique, 28 novembre 1891.)

Bien que ce qui précède soit un peu en dehors de l’objet tout spécial de ce mémoire, nous avons cru devoir le rapporter ici pour bien montrer au lecteur combien est importante aujourd’hui la question de la gutta-percha. Mais revenons à notre sujet. Nous disions en commençant ce paragraphe que la gutta-percha était au Soudan français et dans toute l’Afrique centrale donnée par des végétaux appartenant à la famille des Sapotacées. Le plus important est, sans contredit, le Karité.

Le Karité ou Shée (Butyrospermum Parkii, Kotschy) est un arbre qui atteint des proportions fort respectables et qui est assez commun au Soudan français. Il appartient à la famille des Sapotacées. Tige droite, cylindrique, feuillage vert sombre, feuilles verticillées à l’extrémité des jeunes rameaux qui se terminent par un bourgeon caractéristique. Fleurs anisostémonées, gamopétales hypogynes, étamines en nombre multiple, ovaire à fleurs uniovulées — fleurs toujours hermaphrodites — périsperme charnu. Le fruit est une drupe. La pulpe de ce fruit est fort appréciée de tous, Européens et indigènes, quand il est mûr. Mage, le Dr Bayol, le colonel Gallieni, Binger en parlent avec le plus grand bien dans leurs relations de voyages. Nous-même avons pu nous en assurer fréquemment pendant nos différents séjours au Soudan. Son écorce noirâtre, la couleur rougeâtre de son bois quand on le sectionne et le latex qui découle des incisions qu’on y pratique ne peuvent permettre aucun doute à son sujet.

Il existe au Soudan deux variétés de karités qu’il importe de ne pas confondre, le Shée et le Mana. Le shée, de beaucoup le plus commun, se distingue assez difficilement du mana à première vue. Cependant, un caractère tout particulier, très visible à l’œil le moins exercé permettra de ne pas commettre d’erreur. L’écorce du shée est noirâtre, tandis que celle du mana est blanchâtre. De plus, et c’est là le caractère distinctif, capital et sur lequel nous insisterons le plus : Le shée, à l’incision, laisse couler un suc blanc laiteux, relativement abondant, tandis que le mana n’en a pas, en quelque saison et en quelque circonstance que ce soit qu’on opère. Le fruit de tous les deux donne un beurre végétal que les indigènes utilisent pour la cuisine et pour panser les plaies, et dont nous avons déjà parlé dans le cours de ce Mémoire.

Le shée, de même que le mana, du reste, se développe très lentement, et c’est à peine si, au bout de vingt années environ, son tronc acquiert un diamètre d’une vingtaine de centimètres.