On trouve le karité, d’une façon générale, dans tout le Soudan français. Disons tout d’abord que le shée est de beaucoup le plus commun. On ne trouve guère le mana que dans les régions du sud de la colonie, et encore y est-il assez rare. Le karité habite, de préférence, les terrains à latérite et les terrains à roches ferrugineuses. Il est rare d’en trouver dans les argiles compactes. Nous avons à ce point de vue remarqué que le mana affectionnait surtout ces derniers terrains, tandis que les premiers étaient particulièrement aimés du shée. On ne trouve jamais, disons plutôt que très rarement, l’une et l’autre espèce sur les bords des marigots, des fleuves et des rivières. Elles fuient tout particulièrement les terrains vaseux et marécageux. On rencontre, en résumé, le shée sur les plateaux ferrugineux, dans les terrains à latérite et sur le versant des collines formées de grès, quartz et conglomérats. Il n’est pas rare de voir de beaux échantillons se développer parfois vigoureusement où la terre végétale semble faire absolument défaut. En général, les karités qui poussent dans ces endroits atteignent de faibles proportions et affectent des formes bizarres, qui frappent par leur étrangeté et leur monstrueux aspect. Les karités qui se développent, au contraire, dans les terrains riches en latérite sont de beaux végétaux à tiges absolument droites et à ramures et feuillages bien fournis. Ces quelques remarques s’appliquent d’une façon régulière à tous ces végétaux.
De ce que nous venons de dire de son habitat, il est facile de conclure quelle peut être l’aire d’extension de ce végétal.
Quoi qu’on en ait pu dire et quoi qu’on en puisse dire encore, nous ne craignons pas d’affirmer que le karité est très abondant au Soudan français. On ne le rencontre, il est vrai, nulle part en forêts compactes, et dans les régions où nous l’avons vu le plus abondant, le Niocolo, par exemple, les pieds sont toujours distants les uns des autres de cinquante à soixante mètres environ. Ils n’en sont pas moins fort nombreux et nous estimons qu’il y en a partout une quantité suffisante pour donner lieu à une exploitation rémunératrice. Nous croyons, en outre, qu’il serait très facile d’arriver à développer considérablement ce végétal par les semis et la culture. Ce résultat pourrait même s’obtenir sans cela, si on pouvait arriver à empêcher les indigènes d’incendier, chaque année, la brousse pour défricher les terrains qu’ils destinent à la culture. Ces incendies ont, en effet, pour résultat, au point de vue tout spécial qui nous occupe, de détruire en grand nombre les jeunes pieds de karité et même ceux qui n’offrent pas une résistance suffisante. Mais aussi, hâtons-nous de dire que, chez les peuples du Soudan, la routine a une telle puissance qu’il sera, de longues années, impossible de leur faire comprendre tout l’intérêt qu’ils ont à multiplier ce végétal et à le cultiver. On arrivera difficilement à persuader au noir qu’il aurait grand intérêt à planter et à semer tout autre végétal que ceux qui lui donnent un rendement immédiat.
On ne trouve le karité ni dans le Baol, ni dans le Saloum, ni dans le Sine, le Fouta, le Ouli, le Sandougou, le Niani, le Oualo, le Rip, le Badibou, le Djoloff, le Ferlo, le Bondou, le Cayor et le pays des Maures, c’est-à-dire dans tous les pays où le sol est formé de sables ou de terrains argileux. On ne le trouve pas non plus dans la zone maritime. De la côte au 14° environ de longitude ouest, il fait absolument défaut. Encore à partir de là, la ligne qui sépare les deux zones suit-elle une courbe que nous allons essayer de décrire. Nous ne nous occuperons pas ici de la région située au nord du Sénégal. Nous ne l’avons jamais visitée, et, à ce sujet, nous n’avons pu obtenir que des renseignements absolument contradictoires. En remontant le fleuve le Sénégal, et en suivant la ligne ferrée de Kayes à Bafoulabé, nous trouvons les premiers karités aux environs du village de Diamou, environ vers le kilomètre 58 de la ligne. Nous prendrons ce point comme départ de notre ligne de démarcation. De là, notre ligne se dirigerait vers l’ouest-sud-ouest et atteindrait la Falémé au village de Bountou environ. Au sud de cette ligne, nous trouvons des karités et au nord pas. De Bountou, elle suivrait à peu près la frontière sud du Tiali par Coufadou, Dianna, Safalou et aboutirait au confluent du Niéri-Kô et de la Gambie. De là, elle suivrait la Gambie jusqu’aux environs de la rivière Grey et se dirigerait directement au sud. Tous les pays situés au nord, nord-ouest, ouest et sud-ouest de cette ligne ne possèdent aucun karité. Tous les pays à l’est, au contraire, en contiennent en quantité. Le Tenda, le Gamon, le Damantan, le Coniaguié, tout le Fouta-Djallon, le Niocolo, le Kolladé, le Dentilia, le Bambouck, le Konkodougou entiers en sont tous couverts. Partout à l’est de cette ligne on en trouve des quantités. Parmi les régions où ce végétal est le plus commun, nous citerons particulièrement le Tenda, le Coniaguié, le Bassaré, le Damantan, le Niocolo, le Dentilia, le Konkodougou, le Manding, le Bélédougou (grand et petit), le pays de Ségou. A l’est du Niger il y en aurait aussi beaucoup dans les états de Samory, les états de Tiéba, etc., etc. Binger le cite fréquemment dans la relation de son voyage, comme un des végétaux les plus communs des pays qu’il a explorés. De même, Mage pour le Ségou, Quiquandon pour le Kénédougou et tous les officiers de la colonne du colonel Humbert que j’ai pu interroger à ce sujet, pour les pays compris entre le Niger et Kérouané, point extrême où nos colonnes s’étaient avancées dans cette région à l’époque à laquelle nous écrivions ce Mémoire. En résumé, au Soudan français, les karités n’apparaissent, en allant de l’ouest à l’est, que vers le 15° 10′ de longitude ouest point extrême, et dans le Tenda, du nord au sud, que vers le 16° 22′ de latitude nord. Au sud, nous ne pouvons guère fixer que la limite extrême. Mais nous croyons toutefois qu’on ne trouve pas les espèces shée et mana au-dessous de la latitude de la Mellacorée. Nous croyons cependant que l’on en doit trouver dans toutes les régions orientales de l’Afrique centrale, et ce qui nous permettrait de le dire, c’est que Schweinfurth en a reconnu l’existence jusqu’en Abyssinie. Quoi qu’il en soit, ce qui doit surtout nous intéresser, c’est qu’on en trouve partout au Soudan français dans les limites que nous venons de décrire. Ce point était important à établir.
Si l’on pratique des incisions intéressant toute l’épaisseur du karité, on verra s’écouler un suc blanc laiteux. Ce suc, coagulé, donne de la gutta-percha. On a cru pendant longtemps que le produit ainsi obtenu était du caoutchouc. Les travaux de M. le professeur Heckel, de Marseille, ne peuvent laisser subsister aucun doute à ce sujet. Nous croyons qu’il n’était guère facile cependant de s’y tromper, lors même qu’on ne s’en serait uniquement tenu qu’à un examen attentif de ses caractères macroscopiques.
On ne peut songer à user pour le karité du procédé de l’abatage. Ce végétal disparaîtrait rapidement. Nous estimons que l’incision est de beaucoup préférable. D’abord parce qu’elle donne moins de travail et, en second lieu, parce que, si nombreuses qu’elles soient sur un même végétal, il n’en souffre pas. Nous avons pu constater, en effet, que des karités auxquels les indigènes avaient antérieurement fait d’énormes blessures n’en avaient pas souffert et conservaient toute leur vitalité. Il résulte des nombreuses expériences auxquelles nous nous sommes livré, que l’incision longitudinale parallèle à l’axe du tronc ou du rameau ne donnait pas de résultats satisfaisants, de même, du reste, que la simple incision faite perpendiculairement à l’axe. L’écoulement de suc produit dans les deux cas est, en toutes circonstances, peu abondant. A force de tâtonnements nous sommes arrivé à trouver deux modes d’incisions qui paraissent atteindre le but que l’on se propose. La première consiste à faire à la hache pour les grosses billes, au couteau pour les jeunes rameaux, deux incisions inclinées et se réunissant à la base en forme de V, puis pratiquer au point de jonction de ces deux incisions une troisième assez large, une sorte de lèvre qui les réunisse. Le suc qui coule des deux premières incisions se collecte dans la troisième, où on le récolte. Le second procédé consiste à inciser simplement l’écorce perpendiculairement à l’axe, en forme de lèvre. Cette dernière incision a le désavantage de donner un rendement plus faible que les deux premières.
Quel que soit, du reste, le procédé employé, le rendement est toujours peu abondant. Ainsi, nous estimons tout au plus à 500 grammes la production d’un arbre arrivé à son complet développement, et encore, en pratiquant environ une dizaine d’incisions sur toutes les parties de l’arbre et aux époques les plus favorables.
Le rendement obtenu diffère suivant les saisons, les heures du jour où on pratique les incisions, l’âge et l’état des végétaux et les régions où ils habitent.
Répétons tout d’abord qu’en aucune saison les manas ne donnent de latex. Il ne faut donc s’adresser uniquement qu’aux shées. C’est pendant l’hivernage, et à l’époque de la floraison, que le rendement est le plus considérable, c’est-à-dire de la fin de juin au commencement de février. Pendant la saison sèche, du mois de février au mois de juin surtout, il ne faut pas compter faire une récolte abondante. Cela tient sans doute à ce que, à cette époque de l’année, se font le plus sentir les vents secs de nord-est et d’est. Selon toutes probabilités, ces vents brûlants favorisent et excitent au plus haut degré l’évaporation de l’eau du latex et rendent ainsi l’écoulement moins abondant et pour ainsi dire nul.
D’après les observations auxquelles nous nous sommes livré, il résulterait que le rendement serait bien plus faible pendant la journée que le soir, le matin et pendant la nuit. C’est surtout pendant la nuit, de huit heures du soir à sept heures du matin, que ces opérations doivent être faites. Nous avons pu constater que des végétaux qui, saignés à deux heures de l’après-midi, ne nous donnaient qu’une récolte insignifiante, produisaient, au contraire, un suc abondant pendant la nuit. Dans ces deux cas, le rendement est, pendant la saison sèche à celui de l’hivernage, comme un est à quinze, et pendant le jour à celui de la nuit, du matin ou du soir, comme un est à dix. L’explication que nous avons donnée de ces différences, au sujet des saisons, peut parfaitement s’appliquer aussi aux différences de rendement observées pendant le jour et la nuit. Un fait que nous avons pu également enregistrer est le suivant : le rendement est bien plus faible pendant les nuits où soufflent les vents secs de nord-est et d’est que pendant celles où se font sentir les vents humides du sud et du sud-ouest.