L’âge des végétaux influe aussi sensiblement sur le rendement en suc. Il ne faut pas s’attaquer aux végétaux trop jeunes pour plusieurs raisons importantes. Trop jeune, le karité ne supporterait pas aussi bien les blessures faites par les incisions et alors la destruction de l’arbre serait aussi rapide que par le procédé de l’abatage. De plus, le rendement est bien moins abondant, et le suc contient une proportion d’eau bien plus considérable, à tel point qu’il se coagule difficilement par l’évaporation, qui est pourtant très rapide dans ces régions, surtout par vent d’est. Enfin ce produit obtenu ne m’a pas paru aussi bon que celui que donnent les végétaux plus âgés.
Il ne faut non plus opérer sur des individus trop âgés. Dans ce cas, les incisions sont plus difficiles à pratiquer, car on a affaire à des billes de bois souvent très volumineuses. Nous avons vu dans le Niocolo, le Dentilia et le Konkodougou notamment, des végétaux dont le diamètre du tronc atteignait aisément quarante et cinquante centimètres. Enfin, le rendement est peu abondant, peu rémunérateur et demande un travail plus grand. L’écorce du karité, surtout chez les végétaux âgés, est exclusivement épaisse, il ne faut l’oublier ; de plus, le suc est relativement en quantités minimes et, sur les grosses billes, c’est à peine si, après avoir normalement et profondément incisé, on voit sourdre quelques gouttelettes qui se coagulent aussitôt.
D’après ce que nous venons de dire, nous croyons qu’il serait bien plus profitable de n’opérer que sur des végétaux d’âge moyen et arrivés à complet développement. Là, on trouve un suc relativement abondant, se coagulant aisément par l’évaporation, et donnant un rendement en gutta bien plus considérable que dans les deux autres cas. De plus, point capital, en aucune circonstance, l’arbre ne souffre des incisions, si nombreuses qu’elles puissent être.
L’état des végétaux n’est pas non plus sans avoir une grande influence sur le rendement. Nous avons pratiqué de nombreuses incisions sur toutes sortes de karités, et voici quel a été le résultat de nos observations. Les végétaux qui nous ont donné les résultats les plus satisfaisants ont toujours été ceux qui étaient absolument sains, ceux qui étaient les plus vigoureux. Hâtons-nous de dire cependant que, sur les végétaux portant déjà de grandes cicatrices de blessures anciennes, nous avons également bien réussi en incisant les bourrelets d’écorce qui se forment autour des blessures. De même, on rencontre fréquemment des karités dont le tronc semble absolument mort. Les rameaux principaux ont disparu, et, à leur place, à un endroit quelconque de la bille, a poussé un rameau que j’appellerais volontiers de seconde végétation. Eh bien ! si on incise le tronc, on n’aura qu’un rendement absolument insignifiant, tandis que, si l’on opère sur le rameau, le rendement est tout au moins normal. Quoi qu’il en soit, en général, il faut surtout s’adresser aux végétaux sains. D’après les renseignements que m’ont donnés les indigènes, les rameaux de second ordre dont nous avons parlé plus haut ne porteraient jamais ni fleurs ni fruits et ne se développeraient que péniblement et lentement. Malgré cela, je le répète, ils donnent un rendement suffisant. Il y aurait donc lieu de ne pas les négliger.
La région influe peu sur la production du suc. Toutefois, nous tenons à signaler ce fait que le rendement nous a semblé plus considérable chez les karités qui se trouvent sur les plateaux et sur les versants des collines que chez ceux qui vivent dans les vallées. Ceci mérite explication. Nous voulons dire que le rendement en gutta extraite est plus abondant chez les premiers que chez les seconds. Ceux-ci donnent peut-être un suc plus abondant ; mais il nous a paru contenir une plus grande proportion d’eau.
La nature du terrain influe aussi beaucoup sur la production. Les karités réellement riches en gutta sont ceux qui croissent dans les terrains ferrugineux dont la latérite forme la base. Les quelques échantillons que l’on trouve dans les terrains argileux marécageux et sur le bord des marigots sont peut-être plus riches en latex, mais ils sont assurément plus pauvres en gutta. Nous citerons à ce propos un fait que nous ne saurions expliquer ; c’est que les karités qui nous ont paru les plus propres à être exploités et être ceux qui donnent le rendement le plus considérable, sont ceux qui croissent sur le flanc des collines, entre les rochers, où la terre végétale fait parfois complètement défaut.
Si de ce que nous venons de dire nous voulons tirer quelques conclusions pratiques, nous pourrons, en terminant ce chapitre, établir les règles suivantes :
Pour extraire la gutta-percha du karité, il sera bon d’opérer sur des individus sains, d’âge moyen, croissant de préférence dans un terrain ferrugineux à latérite. Le procédé à employer sera l’incision soit en forme de V dont les branches seront réunies à leur point de jonction par une troisième incision en forme de lèvres, soit la simple incision en forme de lèvres. Elles devront être pratiquées sur le tronc et les rameaux du végétal, et faites le soir vers huit heures. On laissera couler pendant toute la nuit, et la récolte sera faite vers sept heures du matin. Il sera préférable de pratiquer l’exploitation à la saison des pluies ou à l’époque de la floraison, de la fin de juin au commencement de février.
Nous terminerons ce chapitre en exposant sur quelles parties du végétal doivent porter autant que possible les incisions afin d’obtenir un résultat favorable.
En principe, toutes les parties du karité laissent écouler du suc ; mais en plus ou moins grande quantité. Le tronc donne le rendement le plus faible, surtout pendant la saison sèche. Les rameaux, et particulièrement les jeunes, sont relativement les plus riches. Il en est de même des racines et de la pulpe du fruit. Les feuilles en contiennent également. Il serait intéressant, à ce propos, de rechercher si, par le procédé préconisé par M. Sérullas, et dont nous avons parlé plus haut, on obtiendrait avec les feuilles du karité les résultats qu’il a obtenus pour les feuilles et les jeunes tiges de l’isonandra. D’après ce qui précède, il est facile de conclure que les incisions devront porter, de préférence, sur les rameaux ; mais nous ne voulons pas dire par là que les tiges doivent être négligées. Bien loin de là, elles doivent être, au contraire, incisées avec le même soin que les autres parties du végétal.