Le liquide ainsi obtenu est un suc d’un blanc laiteux, sirupeux. Il ne coule pas en grande quantité, et la production varie, comme nous l’avons exposé plus haut, dans maintes circonstances. Quoi qu’il en soit, cette production est toujours très faible. Cela tient beaucoup à ce que, l’évaporation étant excessivement active, la coagulation se fait presque immédiatement après l’apparition de la goutte. L’orifice produit par la section des canaux producteurs est alors presque de suite obstrué. Cela nous amène évidemment à indiquer le procédé d’extraction le plus pratique. Après ce que nous avons dit plus haut à ce sujet, nous estimons qu’il serait plus profitable de pratiquer les incisions d’abord sur un grand nombre de végétaux à la fois que sur un seul isolément. On laissera le suc s’échapper à l’air libre ; il se coagulera, et, le lendemain ou même simplement quelques heures après, on procédera à la récolte de la gutta ainsi coagulée. C’est, du reste, le procédé employé par les Pahouins, au Gabon, pour la récolte du caoutchouc, et il donne de très bons résultats.

Répandu sur les doigts, ce suc les poisse et les rend collants. On ne peut guère alors s’en débarrasser que par le raclage. Son odeur est légèrement vireuse et sa saveur celle que l’on peut avoir en mâchant des feuilles vertes de peuplier. Il se coagule rapidement sous l’action de la chaleur solaire et par évaporation. De même sa coagulation se fait vivement à l’aide des acides (acide acétique surtout), éthers et alcools. Mais, pour l’extraction, je le répète, point n’est besoin de se servir des acides, l’évaporation suffit. Les noirs s’en servent simplement, parfois, pour panser des ulcères de mauvaise nature. Ils se contentent de l’étendre sur la plaie. Il ne joue là que le rôle de corps isolant, absolument comme ce topique auquel on a donné le nom de traumaticine, et qui n’est autre chose que de la gutta-percha dissoute dans du chloroforme.

Le coagulum ainsi obtenu est de la gutta. Si on laisse l’évaporation se faire sur l’arbre lui-même, il est brun rougeâtre, et, sous une masse assez épaisse, il prend la couleur noir chocolat très foncée. Cette coloration est due, croyons-nous, aux matières colorantes que contient l’écorce du karité. Obtenu, au contraire, dans un vase à l’air libre, il se présente sous l’aspect d’une masse de couleur blanchâtre, légèrement teintée de rose. Vue sous une faible épaisseur, la gutta est absolument opaque. Réduit en boule et pétri, le coagulum, obtenu comme nous venons de le dire, donne au palper la sensation d’un corps gras.

Nous croyons, en effet, que la gutta du karité n’est pas absolument pure et doit contenir des matières grasses en quantité relativement considérable.

L’exploitation des karités au Soudan français, au point de vue de la gutta, pourra-t-elle se faire dans des conditions assez peu onéreuses et surtout rémunératrices ? Car il convient de ne pas perdre de vue que cette question de la gutta est absolument capitale pour plusieurs branches importantes de notre industrie nationale. Le jour est peut-être plus proche qu’on ne le pense où l’isonandra aura complètement disparu. Il faudra alors demander ce précieux produit au karité et aux autres végétaux similaires de la famille des Sapotacées, quitte à le débarrasser de ses impuretés, à moins toutefois que d’ici là le problème ne soit résolu par la chimie. Nous ne craignons pas tout d’abord de dire qu’au point de vue de l’extraction, on se heurtera à de grandes difficultés matérielles. Il ne faut pas oublier que les régions où l’on trouve le karité en Afrique sont fort éloignées de la côte. Le plus grand obstacle que l’on aura en premier lieu à surmonter sera donc celui que présentent les moyens de transport. Les dépenses qu’il y aura à faire pour amener la substance à la côte ou même simplement à un point quelconque où le transport pourra se faire plus économiquement, soit par eau, soit à l’aide d’animaux, soit par voie ferrée, quintupleront au moins sa valeur intrinsèque, et le prix de revient en sera de ce fait remarquablement élevé. En second lieu, par qui faire exploiter ? Les habitants des pays de production le pourraient évidemment, mais il y aura là à lutter contre la routine, l’inertie si connue des noirs. Il faudra bien des années pour arriver à leur faire comprendre tout l’avantage qu’ils pourraient avoir à se livrer à cette industrie. Cela n’est pas dans leurs habitudes, et il est bien difficile de leur en faire prendre de nouvelles. Faire exploiter par des Européens, il n’y faut pas songer. Il en est bien peu qui résisteraient à l’influence pernicieuse du climat. Le mieux, croyons-nous, en ce qui concerne la côte occidentale d’Afrique serait de dresser à ce travail des indigènes de Saint-Louis, Dakar, Rufisque, Gorée, des Ouolofs. Ils y arriveraient rapidement et pourraient aisément, sous la direction de quelques contremaîtres blancs ou mulâtres, enseigner aux indigènes du pays les procédés d’extraction. Mais le meilleur remède serait encore d’introduire, de multiplier, de cultiver les végétaux à gutta dans toutes celles de nos colonies tropicales où ils seraient susceptibles de s’acclimater et de prospérer. L’objection qui me fut faite un jour que j’exprimais ce desiratum au sujet du karité, à savoir « qu’on ne voyait pas l’utilité de cette propagation, puisqu’on trouvait ce végétal au Soudan », ne me paraît même pas digne d’être discutée. Sans doute, les résultats ne seront pas immédiats. Il faudra des années avant que l’on puisse récolter le fruit de son travail. Mais, comme je l’écrivais dernièrement dans mon mémoire La France en Gambie, « l’égoïsme contemporain ne saurait trouver place dans les questions si importantes de colonisation et de commerce d’outre-mer. » Il convient de songer à l’avenir et, par une négligence coupable, de ne pas, dans un temps plus ou moins lointain, laisser péricliter, au profit de nos voisins, notre industrie nationale. C’est là une œuvre non seulement de première nécessité, mais encore éminemment patriotique. Faisons donc tous nos efforts pour que ceux qui viendront après nous ne nous adressent pas le reproche amer de ne pas avoir su interpréter dans son sens le plus large et vraiment humanitaire ce beau vers du poète :

Insere, Daphni, piros ; carpent tua poma nepotes.

Il existe encore au Soudan, paraît-il, mais en très petites quantités, vers Siguiri et Kangaba surtout, et dans le nord des états de Samory, un autre végétal qui donne de la gutta-percha. C’est encore une Sapotacée, l’Achras Sapota, L. (Sapotillier). C’est un bel arbre à feuilles entières alternes ; fleurs blanchâtres ; calice et corolle à six divisions. Douze étamines dont six stériles. Ovaire supère, pluriloculaire. Fruit charnu très délicat à épiderme grisâtre. Graines noirâtres. Elles passent pour être diurétiques. On sait depuis longtemps que le latex du sapotillier donne par évaporation de la gutta-percha. Mais on ignorait qu’il en existât au Soudan. Les indigènes qui apportaient ce produit à la côte se le voyaient régulièrement refuser par les négociants, comme étant un caoutchouc de mauvaise qualité. Le hasard fit qu’un jour un échantillon tomba entre les mains d’un pharmacien de la marine[4] qui l’analysa. Le résultat de cette analyse fut que le produit dont il s’agissait n’était nullement du caoutchouc, mais bien de la gutta-percha. Je dois dire ici que nulle part dans le bassin de la Gambie, ni dans aucune des autres parties du Soudan français que j’ai visitées, je n’ai rencontré de sapotillier. Je dirai plus, c’est qu’à Kayes notamment, ce végétal est loin de prospérer. Je me souviens, en effet, que mon bon camarade, M. Louisy, commissaire adjoint des colonies, créole des Antilles et grand amateur de ce fruit, en avait fait des essais de culture. Aucun des individus qu’il avait obtenus par semis ne vécut en pleine terre, malgré les soins attentifs dont il les entoura. Jusqu’à plus ample informé, nous ne pouvons donc citer l’achras sapota que sous toutes réserves. Comme ce végétal ressemble beaucoup au karité et qu’à cette époque le professeur Heckel n’avait pas encore publié dans la Nature son mémoire sur la gutta donnée par cette dernière sapotacée, il a pu parfaitement se faire que l’on ait confondu et que l’on ait pris l’un pour l’autre. Nous croyons toutefois que, vu la nature du climat des régions moyennes et méridionales de la boucle du Niger, il serait possible d’y introduire le sapotillier et de l’y cultiver.

VIII. — Végétaux donnant de la gomme et de la résine.

Nous ne nous occuperons pas ici d’une façon complète de cette question si importante de la gomme. Cette étude ne rentrerait pas dans le cadre de notre travail. Nous nous contenterons donc de parler simplement des quelques végétaux qui donnent cette précieuse substance et que l’on peut rencontrer dans le bassin de la Gambie. D’une façon générale, d’ailleurs, les variétés d’acacias qui donnent de la gomme sont peu abondantes dans toute cette région. On n’en trouve guère que dans sa partie la plus septentrionale, dans le Kalonkadougou, le Bondou, le Ferlo-Bondou, le Gamon, le Tenda, le Dentilia et le Badon, et encore leurs produits sont-ils peu commerciaux.

L’Acacia Verek, Guill. et Perr., Légumineuse mimosée, qui donne la gomme de meilleure qualité, est très rare. On ne le trouve que dans le Bondou, le Ferlo, le Ferlo-Bondou et le Kalonkadougou, et encore les individus produisent-ils si peu que les indigènes ne s’en occupent même pas. C’est un petit arbre à rameaux pâles, glabres. Feuilles alternes, biparipennées, stipulées, composées ; fleurs disposées en épis. Calice gamosépale, corolle à cinq divisions alternes et libres. Étamines nombreuses en nombre variable. Anthères biloculaires, introrses. Ovaire supère, uniloculaire, pluriovulé (huit ou dix ovules). Style terminal. Le fruit est une gousse s’ouvrant en deux valves et renfermant cinq ou six graines à peu près rondes.