Dans la partie nord, les premières pluies commencent à tomber vers la fin de juin. Dans les régions méridionales, l’hivernage est beaucoup plus précoce et dure aussi plus longtemps. Dans le Diaka et la partie sud du Niéri, par exemple, il pleut depuis la fin de mai jusqu’à la fin de novembre. Les premiers orages sont généralement courts, et il ne tombe alors qu’une petite quantité d’eau qui occasionne une légère crue passagère des rivières et des marigots. Un mois après, la saison pluvieuse est définitivement établie. Chaque jour, ce sont des orages épouvantables, des tornades terribles, pendant lesquels le vent souffle en fureur, et qui se terminent par des pluies diluviennes. Il faut lire dans le Roman d’un Spahi, de Pierre Loti, la description de cet étrange météore que l’on désigne sous le nom de tornade. Nul mieux que lui n’en a parlé. Qu’on me permette de rapporter ici les quelques lignes qu’il lui a consacrées : « Cependant, il faut avoir habité le pays de la soif pour comprendre les délices de cette première pluie, le bonheur qu’on éprouve à se faire mouiller par les larges gouttes de cette première ondée d’orage.
» Oh ! la première tornade !... Dans un ciel immobile, plombé, une sorte de dôme sombre, un étrange signe du ciel monte de l’horizon. Cela monte, monte toujours, affectant des formes inusitées, effrayantes. On dirait d’abord l’éruption d’un volcan gigantesque, l’explosion de tout un monde. De grands arcs se dessinent dans le ciel, montent toujours, se superposent avec des contours nets, des masses opaques et lourdes ; on dirait des voûtes de pierre près de s’effondrer sur le monde, et tout cela s’éclaire de lueurs métalliques, bleues, verdâtres ou cuivrées, et monte toujours.
» Les artistes qui ont peint le déluge, les cataclysmes du monde primitif, n’ont pas imaginé d’aspects aussi fantastiques, de ciels aussi terrifiants. Et toujours, pas un souffle dans l’air, pas un frémissement dans la nature accablée.
» Puis, tout à coup, une grande rafale terrible, un coup de fouet formidable couche les arbres, les herbes, les oiseaux, fait tourbillonner les vautours affolés, renverse tout sur son passage. C’est la tornade qui se déchaîne, tout tremble et s’ébranle ; la nature se tord sous la puissance effroyable du météore qui passe.
» Pendant vingt minutes environ, toutes les cataractes du ciel sont ouvertes sur la terre ; une pluie diluvienne rafraîchit le sol altéré d’Afrique, et le vent souffle avec furie, jonchant la terre de feuilles, de branches et de débris.
» Et puis, brusquement, tout s’apaise. C’est fini. Les dernières rafales chassent les derniers nuages aux teintes de cuivre, balayent les derniers lambeaux déchiquetés du cataclysme, le météore est passé, et le ciel redevient pur, immobile et bleu. »
A cette époque de l’année, la température n’est pas relativement très élevée. Elle ne dépasse guère 34 degrés ; mais c’est à peine si, pendant la nuit, il se produit une rémission d’un ou deux degrés. L’atmosphère est lourde, surchargée d’humidité et d’électricité. C’est la saison excellemment pernicieuse à l’Européen. Sa santé s’altère rapidement, il s’étiole, et, plus qu’en tout autre moment, il est sujet à ces mortelles endémies qui pardonnent si rarement. Le paludisme est alors au paroxysme et la fièvre, cette terrible fièvre aux symptômes si multiples et si différents les uns des autres, ne tarde pas à paralyser et à anéantir le courage le mieux trempé et l’organisme le plus énergique.
Les animaux eux-mêmes n’échappent pas à l’influence de ce climat, et chiens, mulets et chevaux, importés d’Europe, lui paient, comme l’homme, un effrayant tribut de mortalité.
Et pourtant, antithèse terrible, la nature prend alors son aspect le plus riant et le plus enchanteur. Le sol se couvre de verdure et les arbres revêtent leur plus beau manteau de feuilles. C’est l’époque où le baobab lui-même, ce squelette géant des forêts africaines, sent couler dans ses vastes flancs une sève plus généreuse : en quelques jours, son tendre feuillage se développe et ses fleurs gigantesques s’épanouissent. Mais il ne faut pas se le dissimuler, quand on le voit ainsi rajeunir, c’est l’annonce de cette triste et funeste saison. Les indigènes ont, du reste, pour caractériser ces deux époques de l’année si différentes l’une de l’autre, un proverbe que je tiens à relater ici : « Quand le baobab, disent-ils, se couvre de feuilles, c’est le signal de la mort des Blancs ; mais quand il les perd, c’est l’annonce de celle du Noir. »
Pendant toute la durée de l’hivernage, le baromètre subit des variations brusques et d’énormes écarts. J’ai pu remarquer qu’en général, les tornades s’annonçaient presque toujours par une forte dépression qui atteignait son maximum six heures environ avant l’apparition de la tourmente.