Ethnographie. — Le Bondou, si l’on en croit la tradition que se sont transmise les griots et les marabouts, était, avant l’arrivée dans le pays du marabout toucouleur Malick-Sy, qui marquera pour nous la fin de la période légendaire, une agglomération de petits états indépendants les uns des autres, commandés par de véritables roitelets absolus dans leurs minuscules royaumes. — La population de certains de ces états était nomade, celle des autres sédentaire. Ces premiers habitants du Bondou ne se ressemblaient guère : ils n’avaient ni les mêmes mœurs, ni les mêmes usages, ni les mêmes instincts ; ils ne parlaient pas non plus la même langue.

La partie qui forme aujourd’hui le Nagué-Horé-Bondou n’était habitée que par un petit nombre d’individus. Les uns habitaient dans des huttes en paille et d’autres se logeaient dans le creux des rochers, où ils se creusaient encore de véritables cavernes.

On comprendra facilement que des peuplades qui différaient autant à tous les points de vue, n’aient pas vécu en bonne intelligence et en paix. La légende nous apprend, en effet, que tour à tour elles avaient eu le pouvoir. Chaque race avait, à tour de rôle, commandé aux autres. Tout cela dépendait du sort des armes. Le plus fort, le vainqueur, était le maître. Véritable dictateur, il imposait ses volontés aux vaincus, jusqu’à ce qu’une révolution vînt lui enlever le pouvoir. C’était, en un mot, l’anarchie la plus complète.

Parmi ces peuplades, les unes étaient musulmanes et les autres fétichistes. En voici l’énumération, telle que nous l’a transmise la légende. C’étaient : les Tambadounabés, les Guirobés, les Fadoubés, les Badiars, les Oualiabés et les Bakiris. A ces différents éléments vinrent s’ajouter, vers la fin du XVIIe siècle, les Sissibés, Toucouleurs du Fouta-Toro, venus avec le marabout Malick-Sy. C’est là, d’ailleurs, la version donnée par le tamsir Bodéoul, le marabout favori de Boubakar-Saada. En raison des populations si diverses qui avaient autrefois peuplé le Bondou, ce savant homme ne l’appelait jamais que le Tamguifabaouabasy, nom formé de la première syllabe des noms de ces différents peuples.

Quoi qu’il en soit, on ne commence guère à voir clair dans l’histoire du Bondou qu’à l’époque où le marabout Malick-Sy vint s’y établir avec sa famille.

Voici quel était l’état du Bondou à l’époque où nous voyons entrer en scène le marabout toucouleur.

Les Guirobés étaient des Toucouleurs-Torodos venus du Fouta. Ils appartenaient à la famille des Guénars et s’étaient établis dans le village de Guirobé, à huit kilomètres environ au nord de Sénoudébou. On ne les désigne que sous le nom de Guirobés, du nom même de leur village. Il existe encore dans le Bondou quelques descendants de cette famille qui ont conservé leur nom primitif. Ils étaient musulmans.

Les Fadoubés, fétichistes, habitaient surtout le village de Boubaïa ou Boubania. Ils paraissent avoir été les plus anciens habitants du Bondou. Ce qui est certain, c’est que Malick-Sy, quand il prit possession du pays, les y trouva. Il signa avec eux un traité d’alliance sous un tamarinier, dont on montre encore l’emplacement. Tous les griots et les marabouts s’accordent pour dire qu’ils venaient de Kolkol, village du Djolof, situé sur la route du Fouta-Toro. Opprimés par la lourde domination du bourba (roi) du Djolof, les Fadoubés, gens paisibles, cultivateurs et chasseurs, avaient émigré et étaient venus demander asile au roi des Bakiris (le tunka de Tuabo, tel était son titre), qui leur donna le pays où Malick-Sy les a trouvés. Les Fadoubés s’y établirent donc et entretinrent des relations très intimes avec les Guirobés ; mais ils en restèrent toujours séparés par leurs goûts, leurs mœurs et leur religion. Ils étaient fétichistes et superstitieux et avaient des usages et des coutumes bizarres. Les forêts les plus sombres leur servaient de retraites. Ils immolaient souvent des victimes au pied des vieux arbres, en teignaient le tronc avec le sang et mangeaient la chair des animaux morts de maladie, sans les avoir saignés, et celle du sanglier. Ils logeaient dans le creux des arbres ou dans de misérables huttes en paille. Par leurs mœurs, ils se rapprochaient beaucoup des Badiars, des Coniaguiés et des Bassarés, que l’on trouve encore dans la partie nord-ouest du Fouta-Djallon, au sud de Damantan. Tout porte à croire que cette étrange peuplade n’est, comme les précédentes, qu’un rameau à l’état primitif de la race mandingue. Aujourd’hui, les Fadoubés qui existent encore dans le Bondou se sont soumis à la coutume commune et construisent des cases ; mais ils ont gardé de leur passé barbare l’habitude de manger la chair du sanglier, malgré l’interdiction formelle du Coran. Ils ont toujours été l’objet du plus profond mépris et ont été traqués comme de véritables bêtes malfaisantes par les conquérants toucouleurs. Il y a quelques années, ainsi, se trouvait près de Tambacounda, dans le Ouli, un petit village de Fadoubés qui se nommait Kottiar. Il fut détruit par Ousman-Gassy, qui leur reprochait d’attirer des malheurs sur le pays. Les Malinkés prétendent qu’ils devinent la pensée.

Les Tambadounabés étaient également des Torodos venus du Fouta. Ils avaient leur chef-lieu à Ouro-Daouda, au nord-ouest de Sénoudébou, derrière la ligne de hauteurs qui sépare le bassin de la Falémé de celui du Sénégal. Ils furent toujours des alliés fidèles pour Malick-Sy.

L’origine des Torodos, d’après mon ami le capitaine Roux, un des ethnographes soudaniens les plus autorisés, n’est autre que le résultat de l’application d’une prescription du Coran, qui dit que « quiconque donne la liberté à un esclave croyant sera récompensé ». Les Torodos sont donc, en général, des captifs qui, ayant fait preuve d’intelligence, ont été instruits dans la religion et libérés. Leurs descendants sont également Torodos et forment une sorte de caste qui, chez les Toucouleurs, conserve néanmoins la tare de son origine. Les Torodos peuvent appartenir à toutes les races ; mais c’est principalement dans le Fouta-Toro que la coutume de libérer les captifs qui se sont signalés par leurs aptitudes à l’école musulmane a pris de l’extension. D’où vient le nom de Torodos qu’on leur a donné.