Ils ne tardèrent pas à se remettre en campagne, et tournèrent leurs yeux vers le Kantora, dont Alpha-Molo avait résolu la conquête. Ils vinrent attaquer Talto. Ousman-Gassy fut chargé de s’emparer de ce village, pendant que Moussa-Molo, fils d’Alpha-Molo, garderait le chemin de Son-Counda, et que Mody-Aguibou, fils d’Alpha-Ibrahima, surveillerait celui de Badia-Counda. Talto fut pris après une demi-heure de résistance. Les deux armées se mirent alors en route, l’une pour Son-Counda et l’autre pour Badia-Counda. Ils arrivèrent dans la soirée devant les deux villages, et les cernèrent. Pendant toute la nuit, ils échangèrent des coups de feu avec les assiégés. Et le lendemain matin, à la première heure, ils donnèrent l’assaut chacun de leur côté. A trois reprises différentes, ils furent repoussés ; mais ils finirent par s’emparer des deux villages presque à la même heure. Farintombou, Kantali-Counda et Kokoum tombèrent ensuite sous leurs coups, et en peu de jours le Kantora entier était tributaire d’Alpha-Molo.

L’armée de la triple alliance prit alors ses dispositions pour passer l’hivernage et attendre le moment favorable pour marcher contre les ennemis de Boubakar-Saada et envahir le Niani. Son objectif était Koussalan, le plus fort village de toute cette région, que l’almamy du Bondou accusait de retenir des fugitifs du village de Naoudé (Ferlo-Maodo). Les guerriers étaient fatigués, et il fallait les faire reposer quelques mois pour pouvoir recommencer la guerre avec certitude de succès. Enfin, il fallait surtout renouveler les approvisionnements en poudre et en balles.

Dans le courant de mars 1880, l’armée coalisée traversa donc la Gambie, et vint camper entre Sini et Makadian-Counda. Alpha-Molo, malade, avait cédé le commandement de ses troupes à son fils, Moussa-Molo.

Le gouverneur anglais de Mac-Carthy fit tous ses efforts pour dissuader Boubakar d’aller attaquer Koussalan. Il se rendit même auprès de lui, et lui offrit une rançon au nom du Niani. Mais ce fut inutile.

Du Ouli, Alpha-Ibrahima et Boubakar envoyèrent donc des émissaires à Koussalan pour exhorter les habitants de ce village à revenir à de meilleurs sentiments et à laisser les gens de Naoudé rentrer chez eux. Mais ceux-ci, se fiant à la solidité de leurs sagnés et de leurs tatas, s’y refusèrent net et battirent le tam-tam de guerre. Ils réunirent dans leurs murs un grand nombre de guerriers de la région ouest de Koussalan, tandis que ceux de la région est avaient fait évacuer leurs villages par leurs familles. Seuls les guerriers valides restèrent pour pouvoir se défendre au cas où ils seraient attaqués. Prêts à la lutte, ils attendirent tranquillement les événements. L’armée coalisée ne tarda pas à se mettre en route pour Koussalan. Arrivés dans le Sandougou, les deux rois expédièrent de nouveau des émissaires à Koussalan pour dicter aux habitants leurs volontés. Les Torodos les chassèrent et en mirent même deux à mort. En apprenant cette nouvelle, Boubakar et Alpha résolurent alors d’attaquer immédiatement. L’armée se mit en marche aussitôt contre le village ; mais, en voyant les formidables sagnés dont il était entouré et les nombreux guerriers qui garnissaient les murs, les alliés reconnurent qu’il leur serait difficile de l’emporter de vive force. L’armée du Bondou campa à l’est, celle du Fouta-Djallon au nord, et le Fouladougou au nord-est. Il fut alors résolu qu’on ferait un siège en règle et qu’on prendrait Koussalan par la famine. A cet effet, les assiégeants firent construire de solides sagnés à environ une portée de fusil de ceux du village, afin de s’abriter. Du matin au soir, ce ne fut alors qu’un échange continuel de coups de fusil.

Cependant, les assiégeants parvinrent à franchir le fossé qui entoure le village et à faire évacuer les postes qui se trouvaient entre le fossé extérieur et le sagné. Ils réussirent même à ouvrir quelques portes du sagné en coupant les lianes qui les retenaient. Mais ce n’étaient là que de maigres succès, et l’armée alliée se décimait peu à peu sans obtenir de grands résultats. Elle se disposait à donner un assaut décisif, lorsque tout à coup en entendit de grands cris du côté du campement du Fouladougou. C’était du secours qui arrivait à l’ennemi. Attaquée à l’improviste par de nombreux contingents venant de Carantaba, l’armée alliée, prise entre deux feux, se débanda. Ce fut une panique générale et un effroyable désordre. Alpha-Ibrahima et Boubakar, abandonnés par leurs hommes, n’eurent que le temps de monter à cheval et de s’enfuir. Ils faillirent même être cernés par des cavaliers ennemis, dont quelques-uns arrivèrent jusqu’à eux, et ils eussent été faits prisonniers si Ousman-Gassy et Modi-Yaya ne s’étaient pas vivement portés à leur secours et n’avaient pas dispersé les assaillants. Toute la soirée ils couvrirent la retraite des deux rois et purent repasser le Sandougou au gué de Paquéba. Ils rentrèrent alors à Sini, où ils se reposèrent deux jours pour rallier leurs hommes, dispersés de tous côtés et qui s’étaient enfuis jusque dans le Kalonkadougou et sur les bords de la Gambie, car les guerriers du Niani et du Sandougou les avaient poursuivis dans toutes les directions. Trois cents hommes environ furent tués ; neuf cents avaient été faits prisonniers, et cinq ou six cents avaient disparu. Trois jours après, Boubakar reprit le chemin du Bondou, et Alpha-Ibrahima, après avoir passé la Gambie à Passamassy, était rentré à Kadé. Moussa-Molo regagna le Fouladougou par Oualiba-Counda.

Ce désastre mit le Bondou entier en émoi. La nouvelle en parvint à Saint-Louis, où le bruit courut même que Boubakar y avait perdu la vie.

Quelque temps après, les habitants du Niani recommencèrent de nouveau à piller dans le Ferlo-Maodo et le Ferlo-M’Bal. Ils s’emparaient de tout ce qui leur tombait sous la main : hommes, femmes, enfants, bœufs, et allaient vendre dans les pays voisins le fruit de leurs rapines. Cet état de choses ne pouvait durer plus longtemps sans plonger le Ferlo dans la plus épouvantable misère, d’autant plus que Sénoudébou était trop éloigné pour pouvoir les défendre efficacement. De plus, il était excessivement pressuré par les captifs de Boubakar et par les hommes de sa suite, qui ne cessaient de venir à chaque instant dans les villages imposer aux habitants des redevances que leurs caprices seuls leur faisaient percevoir et auxquelles ils n’avaient aucun droit. C’était le pillage des deux côtés à la fois. Il y eut alors dans le Ferlo une épouvantable émigration. Boubakar, pour tenter de l’enrayer, y envoya des guerriers pour les protéger en cas de besoin et en même temps aussi pour arrêter leur fuite. Une partie de ses troupes alla camper à Saré-Diaguili, sous les ordres de son fils Ousman-Gassy, et l’autre partie, commandée par son neveu Malick-Touré, s’établit à Sabouciré. Ils passèrent l’hivernage dans le Ferlo, et, au mois de novembre, Boubakar alla en personne s’établir à Longué, où il construisit un fort sagné. Il réussit alors à décider le lam (roi) des Fadoubés de N’Dogan à se retirer à Sabouciré, et à se rapprocher ainsi du Bondou, où il serait plus en sûreté.

Les affaires du Bondou arrangées, les guerriers du Bondou rentrèrent avec leurs chefs à Sénoudébou.

Au mois de mars 1881, Boubakar-Saada réunit de nouveau ses guerriers et fit appel à ses alliés du Guoy, du Kaméra, du Fouta et du Khasso pour recommencer la campagne contre Koussalan. Il alla camper à Diamwély, où il attendit ses alliés, et, le 20 avril suivant, il se mit en marche pour Koussalan. Mais arrivé à Sambardé, sur les bords du Niéri-kô, il y fit la rencontre de quelques Dioulas du Bondou, qui vinrent se plaindre à lui qu’en revenant du Niocolo, où ils étaient allés commercer, ils avaient été pillés par les gens du village de Gamon, et que, malgré leurs réclamations, on n’avait jamais voulu leur rendre leurs marchandises. Le traité passé avec les chefs du Tenda était donc ouvertement violé. Boubakar envoya des cavaliers à Gamon pour le faire remarquer aux chefs de ce village. Mais ceux-ci leur répondirent avec arrogance, les maltraitèrent même et les chassèrent du village. A cette nouvelle, Boubakar, furieux, renonça à son expédition contre Koussalan et marcha contre Gamon. Il comptait bien s’en emparer dans la première quinzaine d’avril. Mais toutes ses attaques furent repoussées, et il dut se retirer à Bentenani et se contenter de les harceler par des escarmouches répétées. Quelques jours après, il envoya contre Gamon trois ou quatre cents cavaliers commandés par Ousman-Gassy et Saada-Ahmady. Le 30 avril, ils arrivèrent devant Gamon, échangèrent quelques coups de fusil avec les défenseurs et s’emparèrent de quelques bœufs. Mais ils ne purent entamer le village, et furent obligés de rentrer à Bentenani quelques jours après, sans avoir obtenu de résultats appréciables. Gamon résistait à toutes les attaques.