Cela dura ainsi jusqu’au mois de juin suivant, époque à laquelle les habitants de Gamon, voyant que la saison des semailles approchait, comprirent qu’ils devaient traiter avec Boubakar s’ils voulaient pouvoir cultiver leurs lougans et ne pas s’exposer à la famine pendant l’hivernage. Ils vinrent donc trouver l’almamy à Bentenani, et la paix y fut conclue. Boubakar revint hiverner à Sénoudébou avec ses guerriers.

La paix et la tranquillité régnèrent alors dans le Bondou jusqu’au mois de septembre 1882, époque à laquelle Mahmoud-N’Darry, frère de Maba, roi du Saloum, réunit une colonne de huit cents fantassins environ et quatre cents cavaliers, et marcha sur Sabouciré, village habité par le lam Paddo de N’Dogan, dont les Torodos, réfugiés dans le Niani, avaient beaucoup à se plaindre ; car ils avaient prétendu que c’était le chef des Fadoubés, le lam Paddo, qui les dénonçait toujours auprès de Boubakar et qui leur pillait leurs biens. Mahmoud-N’Darry tomba donc sur Sabouciré et s’en empara au bout d’un quart d’heure. Le lam Paddo trouva la mort dans cette affaire, et la moitié de ses enfants furent faits prisonniers. Il n’échappa de Sabouciré que ceux qui étaient allés aux lougans. Mahmoud-N’Darry reprit aussitôt le chemin du Niani sans attendre seulement une demi-heure sur le champ de bataille, et quand Boubakar-Saada arriva, quelques jours après, de Sénoudébou pour venger les siens, il ne trouva que des cadavres.

Cependant, les habitants de Gamon avaient encore violé certains articles du traité. Boubakar leva de nouveau ses guerriers et revint camper à Benténani, d’où il leur envoya, comme la première fois, des émissaires qui furent fort mal reçus. Il recommença alors à les harceler par des colonnes volantes jusqu’au mois de juillet, époque à laquelle les plaines marécageuses du Tenda étant inondées, la cavalerie ne pouvait plus opérer. Il fut donc obligé d’ajourner ses projets et d’en remettre l’exécution à la fin de l’hivernage.

Au mois de février, Boubakar vint camper à Safalou, et de là à Tenda-Médina, sur le marigot qui forme la limite du Badon et du Bondou. De là, il envoya contre le village rebelle une colonne pour le harceler avant son arrivée. Cette colonne était commandée par Ousman-Gassy. Il put arriver jusque sur le tata après avoir franchi les sagnés. Le combat dura trois heures, après lesquelles les Bondounkés durent battre en retraite. Au fort de la mêlée, un des fils de Toumané, massa (roi) du Badon, nommé Couroundy, et qui avait été élevé par Boubakar, fut tué à ses côtés. Il commandait les auxiliaires du Badon. Le lendemain matin, Boubakar se mit en marche et vint cerner le tata sans l’attaquer. Il campa autour et s’empara des puits et du marigot qui fournissaient l’eau à la population. Au bout de quatre jours, la population, dévorée par une soif ardente, se précipita sur les portes pour les enfoncer. Les auxiliaires du Badon, ayant entendu ce tumulte, accoururent vers le village, qui les reçut par une fusillade bien nourrie. Ils y répondirent, arrivèrent bravement jusqu’au tata et, par une ouverture qu’ils avaient pratiquée, purent incendier quelques cases. Mais les assiégés accoururent en grand nombre, éteignirent le feu, qui commençait à se propager, et repoussèrent les assaillants.

Étroitement bloqués dans leur village, les habitants de Gamon ne pouvaient avoir assez d’eau pour leurs besoins journaliers. Arrêtés dans leur première tentative de sortie, ils en tentèrent une seconde du côté du campement du Bondou. Trois cents guerriers environ sortirent par une porte qu’ils avaient défoncée, malgré les ordres des chefs du village, et se dirigèrent sur le marigot. Les Bondounkés se portèrent immédiatement en avant pour leur barrer le passage. Pendant quatre heures ils échangèrent une vive fusillade, et des deux côtés personne ne recula. Boubakar-Saada fit des pertes très sensibles. Trois des meilleurs captifs de la couronne tombèrent, et peu après eux un de ses confidents intimes, El-Hadj-Kaba, qui avait été élevé avec lui, avait partagé tous ses travaux et couru tous les dangers auxquels il avait été exposé. Il fut blessé au front, et expira peu après. Toutes ces pertes découragèrent l’almamy, et on battit en retraite.

A cette vue, les habitants de Gamon, qui déjà désespéraient de pouvoir soutenir plus longtemps le siège, poussèrent des cris de joie et se mirent à la poursuite de l’armée du Bondou. La retraite se transforma bientôt en une déroute générale. Vigoureusement harcelée par les troupes du brigand Mahmoudou-Fatouma, qui était venu avec ses hommes prêter main-forte aux guerriers de Gamon, l’armée du Bondou rentra à Sénoudébou après avoir perdu environ trois cents hommes. Durant la poursuite, les gens de Gamon firent environ deux cents prisonniers, qui furent aussitôt passés par les armes ou vendus dans le Niani comme captifs.

Boubakar revint à Sénoudébou très affecté de ce désastre. L’émigration du Ferlo acheva de le démoraliser. Il tomba alors sérieusement malade. Peu de jours avant sa mort, il envoya son fils Ousman-Gassy avec une colonne contre le village de Farabanna, sur les bords de la Falémé, pour le punir d’avoir pillé des caravanes du Bondou. Farabanna fut pris d’assaut, et trente hommes environ périrent dans cette journée.

Quelque temps après, le marabout Mahmadou-Lamine lui écrivit à Sénoudébou pour lui demander de joindre ses forces aux siennes afin de pouvoir conquérir les pays infidèles et surtout le village de Gamon, auquel Boubakar ne pouvait pardonner l’échec qu’il lui avait infligé. L’almamy lui fit répondre qu’il ne convoitait aucune alliance avec n’importe quel marabout que ce fût et qu’il ne s’engagerait qu’avec les amis de la France. Quels que pussent être ses desseins, il lui défendait formellement de mettre les pieds dans le Bondou. S’il transgressait cet ordre, il l’en chasserait par les armes. Quinze jours après, il mourait à Sénoudébou d’une maladie de poitrine contractée depuis longtemps au cours de ses campagnes et conséquence des fatigues qu’il avait éprouvées (10 décembre 1885).

L’almamy Boubakar était chevalier de la Légion d’honneur.

Il laissa huit enfants, dont la plupart sont encore vivants. Ce sont : Ahmady-Bokkar, mort jeune ; Ousman-Gassy, qui régna et mourut en 1891, au cours de la campagne contre Nioro ; Saada-Bokkar, Ouapa-Bokkar, Ciré-Touré, Moussa-Yéro, Suleyman-Bokkar, et enfin Séga-Bokkar, qui habitent Sénoudébou.