Oumar-Penda (1885-1886).

Régulièrement, à la mort de Boubakar-Saada, son frère puîné Koli-Mody aurait dû lui succéder. Mais ce prince se trouvait alors dans le Macina, auprès de Tidiani, et s’était fait dans ce pays une haute situation. Il ne voulut pas venir recueillir l’héritage de son frère. En conséquence, Oumar-Penda, qui le suivait dans l’ordre de succession, fut reconnu almamy du Bondou par la France et par les Sissibés. Il fixa sa résidence à Boulébané, et à peine fut-il installé qu’il se trouva aux prises avec les plus grosses difficultés. Le marabout Mahmadou-Lamine, ce faux prophète qui rêvait de se créer, comme El-Hadj-Oumar, un grand empire au Soudan en exploitant le fanatisme des populations musulmanes, attaquait le Bondou de toutes parts.

L’histoire du règne d’Oumar-Penda n’est absolument que celle de la guerre qu’il eut à soutenir contre lui.

Mahmadou-Lamine-Dramé naquit à Safalou (Bondou). Son véritable nom est Malamine-Demba-Dibassi. Comme, au Soudan, les indigènes ne conservent pas la mémoire des dates, il est assez difficile de fixer exactement l’époque de sa naissance. Toutefois, grâce à la concordance de certains faits importants, on peut dire que ce fut vers 1840 qu’il vit le jour. Son père était un marabout assez renommé, pour lequel on a conservé dans le pays un certain respect. Il se nommait Alpha-Ahmadou et était fils d’Alpha-Mahmadou-Salif, qui était originaire de Goundiourou, près Médine (Khasso). Mahmadou-Salif vint s’établir près de Safalou, dans un petit village de culture qui en dépendait et qui se nommait Cocoumalla. Là, Alpha-Ahmadou se maria avec une femme dont les parents étaient originaires du Diafounou. Ce fut elle qui donna le jour à Mahmadou-Lamine. On n’est pas encore bien fixé sur la race à laquelle appartenait cette famille. Toutefois, on admet généralement qu’elle est d’origine sarracolée ; mais, en tout cas, elle serait fortement mitigée de sang toucouleur et de sang bambara.

Mahmadou-Lamine fit ses premières études religieuses dans la maison paternelle, car à Safalou il y eut toujours des écoles arabes très fréquentées. Un jour, étant encore enfant, Mahmadou-Lamine accompagna sa mère et son jeune frère dans les lougans pour y faire la cueillette de l’indigo. Par un malheureux hasard, des pillards venus de Gamon, avec lequel le Bondou était alors en guerre, les surprirent dans leur travail et les firent prisonniers. Arrivés dans leur village, les gens de Gamon mirent leurs captifs aux fers, comptant bien qu’ils en tireraient un profit considérable en les vendant dans le Niani ou dans le Fouladougou. Quelques jours après, une caravane venant des bords de la Gambie pour aller dans le Guidimakha passa par Gamon. Les habitants les chargèrent de prévenir les gens de Cocoumalla que la femme d’Alpha-Ahmadou se trouvait chez eux avec ses fils, et que s’il voulait qu’ils lui fussent rendus, il eût à payer une forte rançon. Le marabout Alpha-Ahmadou, ou Fodé-Ahmadou, comme disent également les Sarracolés, fit tout ce qu’il put pour les racheter. Mais dans cet intervalle, la mère de ses enfants vint à mourir à Gamon en peu de jours. Mahmadou-Lamine et son frère revinrent donc seuls à Cocoumalla.

Si l’on considère combien les peuples du Soudan, à quelque race qu’ils appartiennent, ont d’affection et de respect pour leur mère, on comprendra aisément quelle haine Mahmadou-Lamine, devenu homme, dut ressentir contre Gamon. Aussi, depuis le jour où il était devenu orphelin, demandait-il régulièrement à Allah, à l’heure de la prière, le châtiment des infidèles de Gamon qui l’avaient fait prisonnier et qui avaient, par leurs mauvais traitements, causé la mort de sa mère.

Revenu dans la maison de son père, il y continua avec ferveur ses études de talibé. Cela dura ainsi jusque vers 1850. Cette année-là, son père partit de Safalou et se rendit à Boulébané pour faire à l’almamy la visite d’honneur qui, d’après la coutume, est imposée à tout chef de village ou de canton et à tout marabout qui jouit d’une autorité ou d’une influence quelconque. Cette visite se fait généralement vers le mois de décembre, après les récoltes.

Alpha-Ahmadou arriva donc à Boulébané le jour même où l’almamy Saada, père de Boubakar, venait de perdre un de ses fils qu’il chérissait le plus, Ciré-Sôma. L’almamy donna au marabout de Safalou le cheval de Ciré-Sôma et ses vêtements. Ce qui est une preuve qu’il le tenait en bonne estime et qu’il jouissait d’une certaine considération.

Quelques années plus tard, vers 1854, à l’époque où El-Hadj-Oumar quittait son village pour aller s’établir dans le Dinguiray avec sa famille, Mahmadou-Lamine s’éloignait de la maison paternelle pour aller à Bakel continuer ses études auprès d’un marabout fameux qui se nommait Fodé-Mohammed-Saloum, et qui tenait une école assez fréquentée.

Quand El-Hadj-Oumar passa par Bakel, Mahmadou-Lamine alla le voir et obtint sa bénédiction. Quelques années plus tard, lorsque El-Hadj commença à faire la guerre aux Bambaras et aux Malinkés, Mahmadou-Lamine, ayant terminé ses études, se mettait en route pour faire le pèlerinage de la Mecque. Il traversa toute l’Afrique, en passant par le Macina, le Mossi et le Haoussa, et mit, dit-on, trois années pour effectuer ce pénible et dangereux voyage, mendiant sa subsistance de chaque jour auprès de ses coreligionnaires. Arrivé dans la ville sainte, il s’y fit remarquer par son zèle, sa foi ardente et son intelligence à interpréter le Coran. Il y resta sept années, après quoi il reprit le chemin de son village.