Partout il fut accueilli avec respect et admiration. Onze rois, rapporte le colonel Frey, cherchèrent en vain à le retenir auprès d’eux. De jour en jour et de village en village sa réputation grandissait, et il avait déjà une suite nombreuse de talibés quand il arriva dans les états de Tombouctou. Ce fut alors que, pour la première fois, l’idée du merveilleux lui vint à l’esprit. M. le capitaine de Brisay, qui commanda pendant trois années consécutives le cercle de Médine, a recueilli de la bouche d’un des croyants fanatiques le récit des premiers actes de ce genre qu’on lui attribue. Nous empruntons les lignes et bon nombre des détails qui suivent au remarquable livre de M. le colonel Frey : Campagne dans le Haut-Sénégal et le Haut-Niger (1885-1886) :

« A quelques journées de marche de Tombouctou, Lamine fut prévenu que le roi envoyait à sa rencontre une armée ayant pour mission de l’arrêter et de le faire prisonnier. Aussitôt il réunit les gens de sa suite et leur fait part de la nouvelle qu’il vient d’apprendre. Chacun se prépare au combat, et les talibés jurent à leur maître de le défendre jusqu’à la mort. Lamine, se tournant alors vers le tombeau du prophète, lève les bras au ciel, puis se prosterne la face contre terre ; les guerriers suivent son exemple, et, dans une suprême prière, ils demandent à Dieu le courage et la victoire. Après le salam, le marabout paraît radieux et inspiré ; tous s’approchent de lui, et au nom d’Allah, il leur annonce qu’ils n’ont plus rien à craindre. Un hourra d’enthousiasme accueille cette promesse, et la petite troupe, pleine de confiance, se remet en marche.

» Peu d’instants après, l’armée ennemie se montre. Elle est si nombreuse qu’elle couvre l’horizon. Lamine, sans hésiter, marche vers elle, et, dit la légende, la traverse tout entière sans qu’un seul ennemi cherche à s’y opposer. Il s’était rendu invisible ! » Dès lors, il traverse sans encombre le pays de Tombouctou et arrive dans le Macina, où Tidiani, roi d’Hamdallahi, neveu d’El-Hadj-Oumar et cousin d’Ahmadou, sultan de Ségou, lui fit bon accueil, lui offrit des présents et lui donna comme gage d’amitié une captive que le marabout épousa.

Après un séjour de peu de durée à Hamdallahi, Lamine partit pour Ségou. A son arrivée dans cette ville, Ahmadou, après lui avoir fait restituer la captive que Tidiani lui avait donnée, voulut le faire saisir et mettre à mort. Mais, ses talibés, montrant une sainte vénération pour l’envoyé de Dieu, refusèrent d’exécuter cet ordre. Ahmadou fut forcé de transiger. Il reçut Lamine, lui laissa la vie sauve et lui assigna pour demeure l’emplacement d’un village détruit situé à peu de distance de la ville. Ce lieu fut appelé Salam (prière). Il devint rapidement le centre d’un ardent prosélytisme, et la renommée du faux prophète commença dès lors à se répandre dans tout le Soudan occidental. Des caravanes de dioulas Sarracolés revenant du Sangara et de Kankan rapportaient jusque sur les rives du Sénégal le récit des miracles que faisait dans le Ségou leur compatriote. Vers cette époque apparut une grande comète dont la queue était tournée vers le nord. Pendant trois mois, elle fut visible. Les Sarracolés ne manquèrent pas de répandre la version que cette comète était un signe évident qu’Allah allait envoyer un prophète et que ce prophète ne pouvait être autre que Mahmadou-Lamine qui était destiné à relever l’ancien empire sarracolé dont la dynastie était depuis longtemps éteinte. Dans leur joie, ils projetaient déjà de grandes choses qu’ils rêvaient de réaliser prochainement avec certitude de succès. Ils firent ainsi à Lamine une grande popularité dans tous les pays sarracolés bien avant sa venue sur les bords du Sénégal.

Cependant le soupçonneux sultan de Ségou commençait à se méfier du trop remuant marabout et à prendre ombrage de ses menées et de la réputation qu’il avait parmi ses sujets. Depuis longtemps il avait conçu le plan de sa campagne du Kaarta ; mais il ne voulait pas partir, laissant libre, derrière lui, au cœur de son empire, l’homme dont il redoutait l’influence et dont il connaissait les vues ambitieuses. Dans ces circonstances encore, la légende attribue à une intervention miraculeuse le salut du marabout.

« Après avoir beaucoup hésité, Ahmadou parvint, au moyen de cadeaux et de promesses, à décider quelques-uns de ses plus fidèles talibés à s’emparer en secret de Mahmadou-Lamine et à le lui ramener prisonnier.

» La petite troupe partit donc pour Salam.

» Ce jour-là les heures paraissaient longues au sultan, impatient de tenir son ennemi sous sa dépendance, quand, vers le soir, du haut de son palais où son attente inquiète l’avait conduit, Ahmadou aperçut de loin ses cavaliers rentrant à la débandade. Que s’était-il passé ? Les talibés avaient cerné le village. Le silence et la solitude régnaient partout. Peu rassurés, ils s’étaient avancés vers les palissades ; mais au moment où ils allaient pénétrer dans l’intérieur, huit poissons monstrueux s’étaient dressés devant eux, la gueule béante. Saisis d’effroi, les talibés s’étaient enfuis, confiant leur salut à la rapidité de leurs coursiers, qui, affolés eux-mêmes, les ramenèrent bride abattue vers la capitale. Le sultan, après avoir entendu ce récit fantastique, déclara n’y pas croire. Il fit honte à ses talibés de leur poltronnerie, et leur ordonna de retourner à Salam, en les prévenant qu’il les y conduirait lui-même.

» Le lendemain, Ahmadou partit, en effet, à la tête de quelques cavaliers. En arrivant près du village, il arrêta son escorte, mit pied à terre, et s’avança seul vers la demeure du marabout. Comme il se préparait à en franchir l’enceinte, les huit monstres de la veille se dressèrent encore devant lui pour lui barrer le passage. Lamine apparut alors et dit au sultan : « Fils d’El-Hadj-Oumar, tu as renié ta foi ! Au nom de ton père je t’adjure de rentrer dans ton palais. » Ahmadou, ne pouvant compter sur ses talibés effrayés, et ne voulant pas rester à la merci de son ennemi, remonta à cheval et reprit le chemin de Ségou.

» Quelques jours se passèrent pendant lesquels il ne fut question dans la ville que du nouveau prodige de Salam.