» N’ayant pu réussir à se rendre maître de Lamine par la force, Ahmadou essaya de s’en débarrasser par la ruse. Il chargea son plus habile griot d’aller porter au marabout des présents parmi lesquels il glissa un gourou (noix de kola) empoisonné. Le griot s’acquitta, avec toute la ruse dont il était capable, de la mission délicate qui lui avait été confiée. Il présenta les excuses de son maître à l’envoyé d’Allah, lui fit de belles promesses, puis il tira de sa poche le gourou empoisonné que le sultan avait choisi parmi les plus beaux.
» Lamine le prit et remercia le griot qu’il renvoya avec des présents. Mais en arrivant au palais pour rendre compte de la réussite inespérée de sa démarche, le griot ne put retenir une exclamation de surprise en dépit du respect dû au sultan (car l’étiquette était sévère à la cour de Ségou), et il recula de plusieurs pas, laissant voir sur sa physionomie l’expression de la terreur la moins dissimulée. Il venait d’apercevoir sur la natte royale, aux pieds mêmes du sultan, la noix perfide dont il croyait déjà l’effet produit.
» Ahmadou, composant son visage pour ne pas trahir son étonnement, saisit la noix et la remit au griot en lui disant d’un ton sévère : « Puisque tu crois que c’est là le gourou que je t’ai chargé de remettre au marabout, prends-le et porte-le-lui. » L’ordre était formel et l’exécution n’en pouvait être différée. Malgré la frayeur qui s’est emparée de lui, le griot part sans répliquer et reprend le chemin de Salam.
» En route, il se livre à de tristes réflexions sur le sort qui lui est réservé.
» Inquiet, l’idée lui vient de chercher le gourou qu’il avait placé dans la poche de son vêtement, mais c’est en vain qu’il en sonde les profondeurs : la noix magique a disparu. En proie à la plus grande perplexité, il se jette la face contre terre, implorant Allah de conjurer la colère de son maître. Puis, désespéré, il retourne à Ségou, et, tremblant, vient se prosterner devant le sultan. Mais à peine a-t-il mis un genou en terre que le gourou magique reparaît à la même place que la première fois. C’en était trop. Le malheureux griot, épouvanté, prit la fuite, et Ahmadou fut obligé de renoncer à son projet homicide.
» Le récit de ces exploits merveilleux était colporté dans tout le Soudan par des fidèles de Lamine, qui, tous, affirmaient avec une assurance imperturbable, qu’ils en avaient été les témoins. Leurs auditeurs les écoutaient avec recueillement et y ajoutaient une foi entière. » Il n’en fallait pas plus pour exciter le fanatisme des Sarracolés et pour les inviter à regarder le marabout comme un envoyé de Dieu. Dans tous les pays riverains du haut Sénégal, il passait déjà pour un être doué d’un pouvoir surnaturel. Les anges, disaient-ils, constituaient auprès de lui une garde vigilante. Il en était même qui prétendaient que, tous les jours, de nombreux porteurs de paille sèche entraient chez lui et que, pendant la nuit, toute cette paille était dévorée par les chevaux des anges qui l’assistaient et qui, invisibles pour les autres hommes, étaient visibles pour lui seulement. D’autres enfin prétendaient que tout homme qui croyait en lui et à la sainteté de sa mission devenait par cela même invulnérable, que les balles ne pouvaient pas l’atteindre, etc., etc. Lui-même, du reste, entretenait d’une façon habile ces croyances superstitieuses et faisait, entre autres choses, courir le bruit que Dieu avait exaucé ses vœux et lui avait promis de lui construire une mosquée à Sansandig sur la Falémé.
Sur ces entrefaites, Ahmadou avait résolu de commencer sa campagne du Kaarta. Il prit ses dispositions pour un prochain départ. Avant de quitter Ségou, le sultan fit des présents à Lamine et lui promit une large part du butin qu’il devait rapporter, tout cela sans doute pour l’attacher à sa cause et endormir son ambition. Il ne pouvait pas se défendre à son égard de graves appréhensions ; car il répétait souvent ces mots à ses fidèles en parlant de lui : « Voilà, disait-il, un homme qui, s’il est prophète, comme on le prétend et comme beaucoup le croient, fera tôt ou tard le malheur de plus d’un peuple. S’il n’est pas prophète, comme je m’en doute, du reste, il est du moins un hypocrite dominé par un mauvais esprit. Il essaiera d’entreprendre de grandes choses ; mais son ambition sera déçue. Si donc les Foutankés (hommes du Fouta) avaient accédé à mon désir, je l’aurais arrêté et mis quelque part pour éviter les malheurs que sa présence dans le pays ne tardera pas à engendrer. »
Après le départ d’Ahmadou, Madani, son fils, fut investi du pouvoir souverain. Il avait reçu le sceptre du commandement des mains de son père au moment où celui-ci partait à la tête de ses armées. Le jeune prince, qui avait été élevé dans les principes de la religion du Coran, avait un grand respect pour le marabout de Salam. Il lui accorda bientôt sa liberté. Mahmadou-Lamine n’attendait que cela pour pouvoir mettre à exécution ses projets de substitution d’un empire sarracolé à celui des Toucouleurs. Mais pour arriver à son but, il avait besoin de faire connaître ses qualités guerrières, et ce n’était pas dans le pays bambara qu’il comptait recruter ses partisans.
Il quitta donc, ajoute M. le colonel Frey, Ségou dans le courant de l’année 1885, traversa le Niger et s’arrêta à Nyamina, marché important, à 150 kilomètres au nord-est de Bammako.
En route, il rencontra une députation venue de Tabacoura pour lui demander de faire une levée de boucliers dans le Bélédougou et de prêcher la guerre contre Ahmadou. Lamine déclina l’honneur du commandement qui lui était offert, disant que le temps n’était pas venu. Il se rendit ensuite à Bammako, d’où il se dirigea par la ligne de nos postes sur Médine.