Au mois de juillet 1885, Lamine arriva à Médine, puis s’établit à Goundiourou où son grand-père avait habité. Il y jouit bientôt d’une certaine influence et elle grandissait d’autant plus que sa renommée l’avait précédé depuis longtemps et qu’il entretenait depuis deux ou trois ans des relations suivies avec les Sarracolés et les Diakankés de la région, au moyen d’actives correspondances que ses émissaires, voyageant comme Dioulas pour ne pas exciter les soupçons, répandaient dans tous les villages du Kaméra, du Guidimakha, du Guoy et même du Bondou.

Notre vieil allié Sambala, roi de Médine, se portait garant de ses intentions pacifiques, toutes les fois que le commandant supérieur attirait son attention sur les projets qu’on lui prêtait. En hypocrite consommé et en diplomate habile, Mahmadou-Lamine, dont les partisans devenaient chaque jour plus nombreux, sut endormir les soupçons des autorités françaises et même s’attirer leurs bonnes grâces. Pendant ce temps-là, il organisait sans relâche la révolte qui devait bientôt incendier tout le Haut-Sénégal. Ses émissaires portaient ses lettres aux chefs des différents pays sur lesquels il avait jeté son dévolu. Nous avons vu comment Boubakar-Saada, almamy du Bondou, lui avait répondu. Mais Goundiourou était trop près des postes français de Kayes et de Médine. Lamine, pour mieux mettre ses projets à exécution, résolut de s’en éloigner. En conséquence, il demanda l’autorisation de se rendre dans le Guoy où se trouvait une partie de sa famille. Le colonel commandant supérieur « lui répondit qu’il était libre de voyager au même titre que les autres indigènes, c’est-à-dire qu’il ne devait emmener avec lui ni suite nombreuse de serviteurs, ni escorte d’hommes en armes. Lamine promit de se soumettre à la loi commune. Il ajouta qu’au premier appel qui lui serait fait, au cas où des rapports malveillants seraient adressés sur son compte, il viendrait aussitôt se disculper lui-même de ces accusations mensongères. »

Dans les premiers jours de décembre 1885, le marabout partit pour Dramané, village dont les habitants sont renommés par leur fanatisme musulman, puis se rendit de là à Bakel, laissant à Goundiourou, comme gage de ses intentions pacifiques, ses femmes, ses enfants et ses captifs.

« Des dispositions furent prises pour surveiller de près les faits et gestes du marabout.

» A son passage à Bakel, Lamine fit une visite au commandant de ce poste et lui renouvela ses protestations de dévouement.

» Sur ces entrefaites, le 18 décembre, Boubakar-Saada, almamy du Bondou, vint à mourir. C’était un vieil allié des Français, comme nous l’avons vu dans le cours de ce récit, peu aimé, il est vrai, de ses sujets qu’il avait accablés d’impôts, mais qui, grâce à une ferme et habile politique, avait su maintenir intacte son autorité et assurer pendant de longues années la tranquillité dans ses états.

» Cette mort marque l’origine de l’agitation de Mahmadou-Lamine dans le pays.

» A la mort de Boubakar-Saada, son frère et successeur légitime Oumar-Penda prit en main le pouvoir. D’une santé délicate, presque aveugle, à l’esprit étroit, Oumar était sans autorité. Celui qui avait hérité des richesses de l’almamy du Bondou, de ses captifs et de son influence, c’était son fils Ousman-Gassy, jeune homme intelligent, intrépide cavalier, et qui avait donné en d’autres circonstances des preuves de décision et de bravoure. Respectueux des lois du pays, mais ne défendant pas à ses partisans de le poser en rival, en compétiteur d’Oumar, Ousman-Gassy affecta, au début, de se désintéresser des affaires du Bondou, laissant Oumar sans forces, sans appui, aux prises avec les difficultés qui allaient surgir. Mais dès qu’il devina les intentions du marabout, il voulut organiser la résistance. Il était trop tard.

» Mahmadou-Lamine, sentant tout le parti qu’il pouvait tirer de l’inaction d’Ousman-Gassy, du manque de cohésion des forces du Bondou, projeta ce qu’il n’eût jamais osé tenter du vivant de Boubakar-Saada. » Suivons-le maintenant pas à pas.

De Dramané, il suivit le cours du Sénégal, s’arrêtant dans tous les villages sarracolés, acclamé partout par les populations qui, chaque jour, se pressaient à sa rencontre pour le contempler et lui faire des cadeaux. Nous avons vu comment, au cours de ce voyage, il sut, par ses paroles doucereuses et ses protestations de dévouement, tromper le commandant de Bakel qui lui laissa continuer son voyage.