Il arriva ainsi jusqu’au village de Goumel, dans le pays d’Aéré, mais ne put aller plus loin. Mahmadou-Abdoul, fils d’Abdoul-Boubakar, lui barra le passage et l’empêcha de pénétrer plus avant dans le Fouta, alléguant comme prétexte que son père ne se trouvant pas actuellement dans le pays, il ne pouvait lui permettre de s’avancer plus avant dans le Fouta. Abdoul-Boubakar se trouvait alors dans le Ripp, au secours de Saër-Maty, fils de Maba, roi du Saloum, qui était en guerre contre Mour-Seïni, un ancien lieutenant de son père. Mahmadou-Abdoul lui fit cependant cadeau d’un cheval et de 40 pièces de guinées. Lamine rebroussa alors chemin et revint jusqu’à Arondou, au confluent du Sénégal et de la Falémé. De là il se rendit à Balou, à quelques kilomètres d’Arondou, où il campa pendant quelques jours durant lesquels tous les Sarracolés des pays environnants vinrent le rejoindre. On s’aperçut alors que son séjour prolongé à Goumel n’avait pour but que de permettre à ses partisans de le rejoindre au premier ordre à Balou, point fixé depuis longtemps pour leur concentration. A peine arrivé à Balou, il reprit son projet qui lui était si cher d’aller infliger un châtiment aux habitants de Gamon et de venger la mort de sa mère. Il entra alors en pourparlers avec Oumar-Penda et lui demanda de l’autoriser à traverser le Bondou avec sa colonne pour aller attaquer Gamon. Il lui proposa de s’allier à lui pour marcher contre les idolâtres, et lui demanda des guides pour le diriger, sur la rive droite de la Falémé, jusqu’à Sansandig d’où il gagnerait Gamon.
En même temps, il envoyait des émissaires dans tous les pays sarracolés aussi bien que dans les provinces voisines, le Bambouck, le Khasso, le Logo, etc., etc., invitant les populations à venir le rejoindre en masse pour les conduire au pillage de Gamon et aussi des riches villages de la Gambie.
Lamine savait bien qu’en s’adressant à la passion favorite du noir, l’amour du brigandage, l’appât du butin et des captifs, il ne manquerait pas de partisans. En effet, de toutes parts accourut en foule à Balou tout ce que ces provinces recélaient de pillards. De même, la jeune partie de la population sarracolée, intelligente et vaine, exaltée par les prédications des marabouts, et pour laquelle la guerre aux infidèles était également synonyme de pillage, vint s’enrôler sous ses ordres.
Il avait, d’ailleurs, depuis longtemps déjà son plan bien arrêté. Depuis son départ de Goundiourou, il ne rêvait rien moins que de chasser les Sissibés du trône du Bondou et de s’emparer du pouvoir pour lui, et du pays, qu’il livrerait aux Sarracolés. Depuis longtemps aussi, ses émissaires circulaient dans le Bondou et visitaient particulièrement les villages sarracolés et diakankés, qu’il savait devoir le seconder soit en vertu de leur origine, soit par fanatisme. Tous, du reste, l’avaient assuré de leur dévouement et ils n’attendaient que le moment propice pour se lever comme un seul homme et aller se ranger sous sa bannière. La meilleure preuve en est que, lorsque Boubakar-Saada mourut à Sénoudébou, aucun homme de ces deux races qui habitaient le Ferlo et le Diaka ne vint à Sénoudébou pour y faire à son successeur leurs compliments. De plus, les envoyés de l’almamy étaient depuis quelque temps toujours fort mal reçus dans leurs villages.
Ainsi Fodé-Bokkar, de Diamwéli-Taracorouabé ; Fodé-Mahmadou-Sanoussy, de Kouddi ; les habitants de Badé, près de Kouddi ; Fodé, chef de Bani ; Fodé-Ismaïla, chef de Dianna et doyen d’âge de tous les Diakankés ; Fodé-Antioumané, chef de Bagagadié ; Fodé-Dibaya, chef de Sansandig, originaire de Safalou et en un mot tous les Fodés sans exception de race sarracolée ou diakankée, s’étaient depuis longtemps entendus avec le marabout et entretenaient avec lui des relations suivies depuis qu’il était dans le Ségou. Elles étaient devenues plus étroites et plus amicales pendant son séjour à Goundiourou.
Dans ces circonstances, les Sissibés du Bondou ne pouvaient guère compter sur eux. D’autre part, le Tiali et le Niéri, voisins du Diaka, penchaient également pour le marabout, et le Lèze-Bondou, voisin du Guoy, ne comprenait que de petits villages dont les guerriers étaient peu nombreux et incapables de se défendre dans le cas où Oumar serait battu. Enfin les autres cantons du Bondou étaient ou trop éloignés pour que leurs troupes pussent arriver à temps, ou bien encore enchantés de voir les malheurs qui menaçaient les Sissibés, dont les pillages et les exactions les avaient depuis longtemps irrités. On ne pouvait donc absolument avoir confiance que dans le Bondou proprement dit, où habitaient les Sissibés et leurs familles.
Malgré cela, Oumar-Penda fit appel à tous ses sujets et se rendit à Gabou pour y concentrer ses troupes. En même temps, il faisait dire au marabout, à notre instigation, qu’il ne pouvait accepter ses propositions et qu’il lui interdisait absolument de mettre les pieds dans le Bondou.
A cette nouvelle, Mahmadou-Lamine se mit immédiatement en marche avec ses bandes, déclarant qu’il remonterait la Falémé jusqu’à Sénoudébou pour aller visiter le tombeau de Boubakar-Saada, et que de là, il continuerait sa route vers le Tenda qu’il se promettait de conquérir. « Rien ne pourra m’arrêter, disait-il, car je marche sur le terrain de Dieu. »
C’était un plan bien combiné. Une fois dans la capitale du Bondou, en effet, il était absolument maître de tout le pays et pourrait faire tout ce qu’il voudrait à l’abri des murs de Sénoudébou. Dès qu’ils eurent connaissance de ces faits, les Sissibés tinrent un grand palabre au camp de Gabou. Les uns proposèrent d’aller immédiatement attaquer Lamine en rase campagne. D’autres proposèrent d’aller l’attendre à Sénoudébou. Ce fut ce dernier avis qui prévalut.
Mahmadou-Lamine, après avoir quitté Balou, longea, comme il l’avait annoncé, la Falémé. Il arriva ainsi à Allahina, petit village alors habité par des Bambaras sujets de Daman. A son approche, ils s’enfuirent et allèrent rejoindre leur chef à Goré, dans le Kaméra.