Toute la famille de l’almamy, celles des ministres et des principaux notables, un notable de Diamwéli nommé Nima-Niakhallé et bien d’autres qui s’étaient réfugiés à Boulébané furent faits prisonniers. Les meilleurs captifs de la couronne avaient succombé durant l’attaque. Le désastre était complet.
Cependant quelques chefs de la colonne ennemie firent relâcher Abdoul-Ahmady-Gaye et Nima-Niakhallé avant que le marabout eût connaissance de leur captivité ; car ils savaient bien que, s’il avait connu la qualité des prisonniers, il les aurait fait immédiatement exécuter.
Après ces deux faits d’armes, tous les Sarracolés et tous les Diakankés du Bondou se prononcèrent aussitôt en faveur de Mahmadou-Lamine et vinrent grossir son armée. Les Sissibés, abandonnés, se dispersèrent partout.
Le marabout resta quatre jours à Boulébané. Ses hommes les consacrèrent en réjouissances de toutes sortes et à chasser dans les environs les bœufs et les moutons du village. Le cinquième jour, au matin, il se mit en route pour Sénoudébou, qu’il trouva abandonné de ses habitants. Il y entra sans coup férir et s’installa en roi dans cette ville que l’on est habitué à considérer comme la capitale du Bondou.
Voici ce qui s’y était passé pendant ces quelques jours qui avaient suffi à Mahmadou-Lamine pour anéantir l’autorité de l’almamy et s’emparer du pouvoir.
Immédiatement après le départ de l’armée ennemie pour Diamwéli, Ousman-Gassy avait fait battre le tam-tam de guerre à Sénoudébou et rassembler ses guerriers pour aller au secours de son oncle Oumar-Penda, car il était intimement persuadé que Lamine ne manquerait pas de l’attaquer. Arrivé à deux ou trois kilomètres de Diamwéli avec environ 250 hommes, il attendit le moment où le combat allait s’engager pour tomber sur les derrières de l’ennemi. Mais, sur ces entrefaites, le fils de Sambala, roi du Khasso, Guissiry-Oussauby, qui se trouvait à Sénoudébou pour y porter les compliments de condoléances de son père à l’occasion de la mort de Boubakar-Saada et qui était tout dévoué à la cause du marabout, vint rejoindre Ousman au moment où il se disposait à attaquer les Sarracolés et lui annonça que Lamine avait divisé son armée en deux corps dont l’un devait attaquer Sénoudébou et l’autre Diamwéli. Ce qui était faux, on le sait. A cette nouvelle, Ousman-Gassy vit combien il avait été imprudent de quitter Sénoudébou. Il se hâta donc de rebrousser chemin, et ce fut environ à mi-route qu’il apprit, par un jeune captif, l’affaire de Diamwéli et la prise de Boulébané. En apprenant le désastre, tous ses hommes se débandèrent et la population de Sénoudébou, la femme favorite de Boubakar-Saada, Lallya, fille de Sambala, roi du Khasso, en tête, s’enfuit par la Falémé vers le Khasso, abandonnant à la merci du vainqueur tout ce que contenait le village. Quand donc, vers quatre heures du soir, Ousman-Gassy arriva dans la capitale, tout était désert. Il se remit immédiatement en route, traversa la Falémé avec quelques fidèles et se lança à la recherche des siens. Arrivé à Kotiéré, il ne trouva que quelques vieillards qui n’avaient pas pu suivre les fuyards et qui lui apprirent que Lallya avait fait prendre aux émigrés le chemin de Gatiari, afin de pouvoir aller coucher à Farabanna de façon à partir le lendemain matin pour le Khasso au premier chant du coq. Ousman n’eut pas de peine à deviner quels étaient les motifs qui avaient ainsi poussé Lallya à se réfugier dans le Khasso. Elle n’avait, en effet, d’autre but que de profiter des circonstances pénibles du moment pour frustrer les enfants de Boubakar-Saada de la plus grande partie de leur héritage en emmenant les captifs qui appartenaient à la succession de son mari, alors qu’elle n’avait absolument droit qu’au remboursement de sa dot. Telle était la cause de l’évacuation de Sénoudébou avant le retour d’Ousman-Gassy. De Gatiari, il suivit les traces des fugitifs, les atteignit environ à mi-chemin de Farabanna et leur fit rebrousser chemin. Malheureusement Lallya et quelques autres avaient suivi une route opposée. Revenu sur ses pas, il campa à Tourecounda, puis, se frayant un chemin à travers la brousse, il se dirigea vers la Falémé qu’il traversa au gué de Naïé et arriva le lendemain soir à Gabou, et deux jours après à Bordé. Il s’y reposa deux jours, et en passant par Allahina vint, avec sa famille, se mettre sous la protection du commandant de Bakel. « Je viens, lui dit-il, me mettre sous la protection de la France, avec toute ma famille, comme mon père l’a fait du temps d’El-Hadj-Oumar. »
Le commandant lui répondit qu’il n’avait qu’à rester dans les villages voisins de Bakel et lui conseilla de s’y retrancher derrière de solides sagnés pour pouvoir se défendre, le cas échéant.
Mahmadou-Lamine, arrivé à Sénoudébou, s’y installa et y séjourna environ trois semaines durant lesquelles des groupes nombreux de partisans lui arrivèrent sans cesse de tous les pays voisins. Il vit bientôt rangés sous sa bannière tous les mécontents, des pillards et des ambitieux désireux de faire fortune à la faveur du désordre. Bien peu étaient ceux qui s’étaient joints à lui pour la seule cause de l’Islam. Ainsi les Sarracolés du Guoy et du Kaméra furent les premiers qui répondirent à son appel. Dominés par l’envie d’élargir leur territoire du côté du Bondou, ils ne songeaient à rien moins, comme Lamine lui-même, qu’à relever leur ancien empire. Déjà, du reste, après la prise de Boulébané, et à son arrivée à Sénoudébou, le marabout avait commencé à distribuer les villages du Lèze-Bondou et du Less-Maïo entre les Sarracolés du Kaméra, et Maka-Koulonko, l’ancien allié de Boubakar-Saada, avait été nommé chef de Boulébané et du canton qui en dépendait. Un second canton était réservé au Guoy et aux Aïrankés. Le Dao-Maïo était promis à Dibaya de Sansandig, originaire comme Mahmadou-Lamine de Safalou. Les Diakankés avaient suivi les Sarracolés sous les ordres de leurs chefs Fodé-Ismaïlia et Fodé-Antioumané, et beaucoup de villages malinkés du Bambouck avaient également répondu à son appel.
Les Sarracolés du Niocolo l’avaient rejoint sous les ordres du chef de Boutiguel, et les Peuls sous les ordres de Samba-Alpha qui avait toujours été un pillard endurci. Il serait trop long d’énumérer ici tous les pays qui lui fournirent des contingents. Qu’il suffise de savoir que depuis le Diafounou au nord, la Gambie au sud, le Niani et le Fouta à l’ouest, le Khasso et le Bambouck à l’est, tous les villages lui fournirent chacun un nombre plus ou moins grand de guerriers.
Le lendemain de la prise de Boulébané, les Sarracolés du Guoy et du Kaméra, qui connaissaient parfaitement le Ferlo-Baliniama et le Ferlo-M’Bal pour les avoir souvent parcourus en dioulas et qui savaient combien les habitants en étaient riches en bétail et en or, partirent au nombre d’environ 400 pour en faire la conquête. Ils parcoururent le pays en tous sens, semant partout le meurtre et la ruine jusqu’à Ouro-Kaba et N’Dia. Ils rentrèrent à Sénoudébou avec bon nombre de prisonniers et environ 600 bœufs. Au cours de cette campagne, leur chef Sansan fut tué à Ouro-Kaba.