Pendant que ces faits se passaient au nom du marabout, celui-ci envoyait partout des émissaires pour dire aux habitants du Bondou qu’ils pouvaient sans crainte revenir dans leurs villages, qu’il ne leur serait fait aucun mal et qu’il n’en voulait qu’aux Sissibés qui les avaient toujours pillés et pressurés.

Les habitants du Ferlo-Baliniama qui n’avaient pu aller dans le Ferlo-Fouta rejoindre Oumar-Penda, et qui s’étaient contentés de se tenir seulement cachés dans la brousse et sur les bords des lacs intérieurs de leur canton furent les premiers qui répondirent à son appel. Ils lui furent présentés par le chef de Goudéry. Leur exemple fut suivi par un grand nombre d’habitants du Bondou qui vinrent à Sénoudébou faire acte de soumission. Ils saluèrent avec joie Mahmadou-Lamine, l’appelèrent le « prophète bienvenu, le grand et magnanime libérateur du peuple. Car, disaient-ils, avant ta venue le pays était mal administré par les Sissibés qui ne nous ont jamais assuré la tranquille possession de nos biens ». Ils ajoutèrent qu’il était temps que la Providence leur envoyât un libérateur pour les délivrer de ces chefs qui étaient excessivement durs pour eux. Qu’ils aient été sincères ou non, il n’en est pas moins certain que, dans la suite, ce furent les auxiliaires les plus fanatiques et les plus fidèles du marabout.

Les Malinkés se plaignaient également des mauvais traitements de Boubakar-Saada qui, sans aucun motif, leur avait fait, pendant tout son règne, une guerre impitoyable. Quant aux Sarracolés du Diafounou et du Guidimakha, c’était pour fuir la féroce domination du sultan de Ségou, Ahmadou, qu’ils avaient embrassé la cause du marabout. Un autre motif avait guidé ceux du Guoy et du Kaméra. Outre leur ardent désir de voir se reconstituer, au détriment du Bondou, l’ancien empire sarracolé, ils ne souhaitaient rien moins que de voir les Français chassés du Soudan. Leurs marabouts allaient prêchant partout que la bénédiction d’Allah était sur eux et qu’il n’avait envoyé Mahmadou-Lamine que pour les délivrer des blancs.

Du reste, dans la proclamation qu’il adressa à ses troupes à Sénoudébou, le marabout ne cacha plus ses projets : « Faisons, dit-il, la guerre aux blancs et aux Sissibés. Les Sissibés sont idolâtres puisqu’ils sont les amis des blancs. Nous ferons ensuite la guerre aux autres idolâtres. » Éloquence bien pâle comparée à celle d’El-Hadj-Oumar.

« Grisé par ses rapides succès, Mahmadou-Lamine se décide alors à pousser plus loin ses projets ambitieux.

» Pour fanatiser davantage les bandes qui l’entourent, et qui ont été, comme nous l’avons vu, principalement fournies par les populations sarracolées, pour rattacher à sa cause le reste de ces populations, les plus nombreuses et les plus riches de ces contrées, Lamine se pose en libérateur de sa race. Il leur fait part de ce qui a toujours été le but de sa vie : la reconstitution de l’empire sarracolé. « Les Sarracolés ont été assez humiliés, ont assez souffert de leur maître, dit-il. Il est temps qu’ils secouent le joug sous lequel ils sont courbés et qu’ils reconquièrent leur indépendance. »

» Mais pour permettre aux nombreux partisans, qui viennent de tous côtés grossir son armée, d’arriver jusqu’à lui, il cherche à gagner du temps par une politique artificieuse dont il est intéressant de dire quelques mots, parce qu’elle dépeint son caractère adroit et dissimulé. »

L’admirable relation du colonel Frey ajoute :

« Le marabout feint d’être affligé de ce qui est arrivé. Il reproche à Oumar-Penda et à sa famille d’avoir abandonné le Bondou, affirme que les circonstances seules ont amené les événements qui viennent de se précipiter contre son gré, en appelle aux chefs du pays et invite l’almamy lui-même à venir s’expliquer avec lui dans un palabre solennel.

» Comme on le voit, tout en protestant de ses intentions pacifiques, il agissait en maître.