» Oumar, comptant sur l’appui des Français, répondit qu’il ne rentrerait à Sénoudébou que les armes à la main.

» Cependant tous les Sarracolés du pays, ceux du Guidimakha, les Diawaras et quelques villages malinkés du Bambouck ont embrassé la cause du marabout, qui se trouve bientôt à la tête de 6 à 7,000 hommes prêts à combattre pour lui.

» Son audace et son ambition croissant avec le nombre de ses partisans, il veut alors grandir l’importance de son rôle, étendre le théâtre de ses exploits. Il lui vint à l’idée de mettre à profit cette surexcitation générale des esprits, pour provoquer autour de lui une explosion de fanatisme religieux, qui gagnerait successivement toutes les autres provinces de la Sénégambie et produirait un soulèvement général contre la domination étrangère.

» Dans l’exécution de ses projets, Lamine se décerne le premier rôle : il prend le titre de mahdi de l’Occident. Déjà, se comparant à Mahomet, il avait raconté aux Noirs qu’il avait couché aux côtés du prophète, et que Mahomet n’avait que deux doigts de plus que lui, insinuant par là que son rôle serait aussi grand que le sien. Mais pour provoquer ce soulèvement, il fallait, à l’exemple du grand El-Hadj-Oumar, affirmer sa puissance par un coup d’audace, celui d’attaquer un poste français.

» Lamine sonde les esprits ; mais lorsqu’on connaît ses intentions téméraires, un mouvement de recul se produit et le nouveau prophète est abandonné par un assez grand nombre de partisans.

» Cependant il ne perd pas courage et demande encore au merveilleux de l’aider dans ses projets. Il exploite la naïveté de ses crédules adeptes. Il se procure des images d’Épinal représentant des soldats français ; il les fait voir dans une calebasse pleine d’eau : « Voilà les troupes du colonel, disait Lamine, vous allez voir ce que nous en ferons. » Il souffle sur l’eau qui se ride, s’agite fortement ; les images se brouillent, puis tout disparaît. « C’est ainsi que s’évanouira la colonne française en ma présence, » s’écrie-t-il.

Il proclame que les canons ne partiront pas et que nos fusils ne lanceront que de l’eau. Enfin, pour confirmer cette dernière prophétie, raffermir les cœurs ébranlés et achever de fanatiser ses guerriers, il imagine le miracle suivant : Il se rend un soir à la mosquée, à l’heure habituelle du salam, y récite la prière avec un profond recueillement ; après une dernière prosternation, il se retourne vers la foule et montre un baril de poudre qu’il avait fait apporter. Levant alors une torche enflammée qu’il tenait à la main, Lamine demande : « Qui veut monter au ciel ? » Un guerrier s’avance, saisit la torche et la plonge sans hésiter dans le baril qui était ouvert devant lui ; mais quelle ne fut pas la stupéfaction des assistants lorsqu’ils virent que la poudre ne prit pas feu ! Il n’en fallut pas davantage. Le bruit du nouveau prodige se répandit dans le pays. On proclama partout que, par sa puissance divine, le marabout empêcherait la poudre des canons des toubabs (blancs) de s’enflammer.

» Ces faits se passaient dans les premiers jours de mars 1886.

» Lamine se sentant à l’apogée de son prestige, n’ayant plus besoin de dissimuler, leva le masque et emmena ses contingents au pillage des environs de Bakel. » L’éloignement de la colonne française, qui opérait alors sur le Niger contre Samory, favorisait singulièrement ses projets ambitieux.

Mais le jour est proche où il va avoir à se mesurer avec les troupes françaises.