Nous ne ferons pas ici l’historique de cette lutte célèbre d’une poignée de braves au milieu des steppes soudaniennes. Nous ne pourrions que rééditer ce que le colonel Frey, qui commanda en personne cette glorieuse première campagne contre le marabout Mahmadou-Lamine, a écrit dans son remarquable livre avec une netteté et une précision de faits surprenantes. Nous ne parlerons absolument que de ce qui touche de près à l’histoire du Bondou, en rappelant autant que possible à leurs dates les événements militaires qui ont marqué cette page de notre gloire militaire coloniale.
Dès qu’il fut absolument certain du fanatisme et du dévouement à sa cause de ses partisans, Mahmadou-Lamine forma à Sénoudébou une colonne d’environ 1,200 hommes qu’il envoya le soir même à Bordé pour attaquer Ousman-Gassy qui, sur les conseils du commandant de Bakel, s’était fortement retranché dans ce village. Il lui fallait la tête du vaillant fils de Boubakar-Saada. Le lendemain matin, il expédia un nouveau contingent d’un milliers de guerriers, et le soir un second de 1,300 hommes. Ces différentes troupes opérèrent leur concentration à Gabou. Ousman, prévenu à temps, expédia toute sa famille à Bakel, ne gardant avec lui que ses guerriers. Il prit toutes ses dispositions pour se défendre avec le plus de chances possibles de succès. Les hommes du marabout n’osèrent pas l’attaquer et se contentèrent d’aller brûler le mil qui se trouvait dans les greniers du village de Gouinang et qui appartenait aux habitants de Bakel, dans le but d’affamer ce village. Délivré des gens du marabout, Ousman-Gassy se rendit à Bakel avec ses guerriers et se mit à la disposition du capitaine Lefranc, commandant le poste qui était déjà menacé.
Les bandes de Lamine revinrent alors et brûlèrent les deux villages de Bordé, Allahina et Gouinang. Dès le soir même, ils annoncèrent ces nouvelles au marabout. Celui-ci leur fit répondre d’aller camper à Kounguel et d’attendre ses ordres. Ils occupèrent le village pendant plusieurs jours, interceptant toutes les routes et inquiétant tous ceux qui s’aventuraient dans cette région. Ce fut à ce moment, le 14 mars, qu’eut lieu cette pénible affaire de Kounguel, sur les bords du marigot de Gouniam-Kolé, que la trahison de l’interprète de Bakel, Alpha-Sega, avait si bien préparée, et au cours de laquelle la vaillante troupe du capitaine Joly, des tirailleurs sénégalais, perdit son unique canon, qui tomba aux mains de l’ennemi sans avoir pu tirer un coup de canon. Ainsi se réalisait la prédiction du marabout.
On comprend qu’après cette première affaire, qui s’était terminée à l’avantage des Sarracolés, Mahmadou-Lamine n’eut pas de peine à entraîner ses bandes au siège de Bakel. Aussi le 1er avril, vers deux heures du soir, le fort et le village sont-ils simultanément attaqués par une douzaine de mille hommes que le marabout commande en personne. En vain pendant quatre jours multiplia-t-il les attaques les plus furieuses, le fort et le village résistèrent victorieusement, et le 5, les bandes des assaillants se disloquèrent non sans nous avoir fait éprouver des pertes sérieuses. « La défense de Bakel, écrit le colonel Frey, est un beau fait d’armes qui fait honneur aux officiers, à la troupe et aux contingents indigènes, traitants ou alliés qui y ont pris part. »
Lamine, malgré son échec devant Bakel, ne se désespère pas et entraîne environ 5 à 6,000 de ses partisans à l’attaque de la colonne française qui, sous les ordres du colonel Frey et des commandants Combes et Houry, venait d’infliger au Kaméra et au Guidimakha de dures leçons pour les punir d’avoir suivi le marabout. Le combat eut lieu le 19 avril 1886 à Tambo-N’Kané. Les troupes de Lamine y furent complètement défaites, et son étendard, qui porte comme devise : « Qui me voit, fuit, » tomba entre nos mains.
Poursuivi par nos colonnes, il s’enfuit vers la haute Falémé et brûle Sénoudébou, après avoir de nouveau été battu à Kydira-Tata.
Dans cet incendie, le village entier et le fort sont complètement détruits. Harcelé par la colonne du commandant Houry, il est obligé de fuir de nouveau jusqu’à Dalafine, ayant en même temps à ses trousses Ousman-Gassy avec environ 400 cavaliers qu’il était parvenu à recruter dans le Bondou et le Fouta.
Pendant que les troupes françaises pourchassaient ainsi Mahmadou-Lamine, Oumar-Penda, qui avait réussi à former une petite colonne de 300 fusils environ, à son retour du Fouta, s’avançait par l’intérieur pour lui couper la route. Il arriva à Bokolako, dans le Tiali, quelques heures à peine après son départ de ce village. Le lendemain, Oumar partait de bonne heure pour Gangali croyant y trouver le marabout ; mais lorsqu’il arriva dans ce village, il apprit que Mahmadou-Lamine avait passé la nuit à Sanoundi, et qu’indubitablement il devait être en route pour Dianna, dans le Diaka, dont les habitants lui avaient, avec empressement, offert l’hospitalité. On lui annonça en plus que, la veille au soir, Lamine avait reçu un fort contingent du Sandougou, commandé par le brigand Mahmadou-Fatouma, toujours prêt à prendre part à toutes les expéditions où il pouvait y avoir à voler et à piller.
Cependant, Oumar-Penda avait pu réussir à rassembler autour de lui des forces relativement considérables ; environ 2,000 hommes, tant fantassins que cavaliers, lui étaient venus d’un peu partout. Mais la majeure partie avait été recrutée dans le Fouta-Toro et était commandée par Mahmadou-Abdoul, fils d’Abdoul-Boubakar. Ils voulaient aller attaquer le marabout à Dianna ; mais, après un long palabre, il fut décidé qu’il ne serait pas prudent de s’aventurer ainsi avec une aussi faible troupe au cœur d’un pays qui lui était absolument dévoué. Il était bien préférable de harceler les Diakankés pour les empêcher de faire leur jonction avec le marabout.
De Gangali, les contingents alliés du Bondou et du Fouta se mirent donc en route pour Kaparta et, de là, allèrent camper à Goundiourou. Bien guidés à travers la brousse par des chasseurs qui connaissaient à fond le pays, ils tombèrent sur les Diakankés à Kounamba et les firent presque tous prisonniers. Oumar-Penda fit jurer aux hommes libres de suivre désormais sa politique, et il retint les femmes et les captifs. Il ramena leur chef Fodé-Mahmadou à Kaparta, son ancien village.