Peu après, Mahmadou-Lamine lui-même se mit en campagne avec environ 2,000 hommes. Son objectif était Sénoudébou. Par Dalafine, Dindoudy, Bounguel et Koussan-Almamy, il arrive à Sambacolo, où son avant-garde rencontre quelques captifs d’Ousman-Gassy, partis le matin de Sénoudébou pour y chercher du mil. Les hommes du marabout les attaquèrent et leur tuèrent plusieurs des leurs, entre autres un des chefs des captifs de la couronne nommé Demba-N’Diamban. Les autres parvinrent à se dégager et à gagner Sénoudébou dans la nuit même. Ousman-Gassy, aussitôt prévenu de l’arrivée des bandes de Mahmadou-Lamine, se hâta d’en informer le lieutenant Yoro-Coumba, qui commandait le poste, et qui prit immédiatement ses dispositions pour la défense.

Depuis l’affaire de Boulébané, Ousman-Gassy avait fait entourer tout le village de Sénoudébou d’un fort sagné, où il n’avait ménagé que quatre ouvertures, l’une donnant sur la route de Boulébané, une autre sur la route de Kaïnoura, la troisième sur celle de Débou, et enfin la dernière sur celle de Bakel. Il disposa ses guerriers en conséquence et de façon à ce que chaque porte fût défendue. A l’une, il porta les captifs de Sénoudébou qu’il commandait lui-même ; à la seconde, les guerriers de Boulébané ; à la troisième, les guerriers de Sénoudébou, commandés par Ahmadou-Ciré, et enfin la quatrième était défendue par les auxiliaires sous l’autorité d’Oumar-Sané. Saada-Ahmady, qui était venu l’avant-veille de Médina-Samba-Gouro, devait rester avec la réserve et attendre les événements. Toutes ces dispositions prises, le lieutenant Yoro-Coumba fit placer une petite avant-garde à 500 mètres environ en avant de chaque porte et veilla à ce que les défenseurs ne s’endormissent pas pendant la nuit.

Mahmadou-Lamine, de son côté, après avoir dépassé Sambacolo, se dirigea directement sur Soumourdaka. A 5 kilomètres environ de ce village, il abandonna la route de Débou et se dirigea droit au nord en coupant la route de Boulébané. Il passa par l’ouest de la montagne de Kadjambiré, au sud-ouest de Sénoudébou, franchit le col du même nom tout près de Diala et, se dirigeant vers l’est, atteignit Kaïnoura presque sur les bords de la Falémé ; mais, par un hasard heureux pour les défenseurs de Sénoudébou, la nuit qui précéda l’attaque il tomba une grande pluie. Les guerriers du marabout, absolument transis par le froid, allumèrent de grands feux pour se sécher et pour sécher leurs armes. De Sénoudébou, on aperçut la fumée et on entendit quelques coups de fusil. La présence de l’ennemi fut ainsi dévoilée et l’on se tint sur ses gardes. Un homme fut mis en vigie sur un baobab situé au centre du village, et, vers onze heures du matin, il signala l’arrivée de la colonne du marabout qui s’avançait par la route de Kaïnoura. L’alarme fut aussitôt donnée et tout le monde courut à son poste.

A 600 mètres du village environ, le marabout partagea ses hommes en trois colonnes. Il en lança deux contre le village et garda la troisième en réserve. Les assiégés soutinrent brillamment le choc. Mais écrasés par le nombre, ils durent battre en retraite et la porte de Kaïnoura fut emportée. L’ennemi entra dans le village. La seconde colonne fut tenue en respect par Ousman-Gassy, et le marabout, voyant l’impuissance des siens, leur envoya sa troisième colonne en renfort.

Le lieutenant Yoro-Coumba, qui, de l’intérieur du poste, surveillait tous les mouvements de l’ennemi, jugea le moment opportun pour entrer en scène. Il répartit sa petite troupe en deux sections. Il confia le commandement de l’une à l’adjudant Fougasse et prit le commandement de la seconde. La section Fougasse devait défendre le poste au cas où il serait attaqué. Avec sa section, Yoro-Coumba courut en toute hâte au-devant des ennemis qui avaient forcé la porte de Kaïnoura et étaient entrés dans le village. Ils les rencontra à 30 mètres environ du tata de Boubakar-Saada, avec les défenseurs duquel ils échangeaient des coups de fusil. Il les attaqua vigoureusement, rompit leurs rangs, les dispersa et les chassa hors du village.

De là, Yoro-Coumba se porta immédiatement au secours d’Ousman-Gassy qui défendait la porte de Bakel. Par une belle manœuvre, le lieutenant arriva à prendre l’ennemi entre deux feux. Il ne résista pas et ses colonnes se dispersèrent dans toutes les directions et dans le plus grand désordre. Mahmadou-Lamine et les guerriers qui lui servaient d’escorte avaient déjà pris la fuite depuis environ une demi-heure. Ousman-Gassy se mit alors à la poursuite de l’ennemi avec tous ses cavaliers. Mais, à cette époque de l’année, la campagne étant complètement inondée par suite des grandes pluies de l’hivernage, les fuyards ne pouvaient s’aventurer en dehors des sentiers sans voir leurs chevaux s’embourber. Il fut donc facile aux hommes d’Ousman de faire environ 150 ou 200 prisonniers, parmi lesquels se trouvaient bon nombre de personnages importants du Tiali, du Niéri, du Ferlo et du Diaka. Nous citerons particulièrement Boubakar-Diawandou, le confident de Mahmadou-Lamine, venu avec lui de Ségou, et qui était un Diawandou du Kaarta ; Mahmadou-Kana, le chef de ses griots ; Mahmadou-Sanoussy, chef de Kouddy, etc., etc. Ils furent tous fusillés le soir même.

Mahmadou-Lamine rentra en toute hâte à Dianna, suivi de ses troupes absolument démoralisées. Ses guerriers ne gagnèrent le village que par petits groupes de huit ou dix au plus, et parmi lesquels il y avait toujours quelques blessés.

L’échec du marabout devant Sénoudébou changea brusquement la face des affaires dans le Diaka et le Niéri. Les Diakankés, qui avaient en lui une grande confiance, virent avec regrets son étoile commencer à pâlir, et quelques-uns de leurs chefs quittèrent son armée en le chargeant de malédictions et en lui reprochant de les avoir trompés et de les avoir fait courir à leur perte. Enfin les Peulhs du Niéri, dont beaucoup, comme ceux de Bentenani, par exemple, n’avaient embrassé la cause du faux prophète que par peur et contraints par la force, n’attendaient, pour s’en séparer, que le jour heureux où une colonne française marcherait contre lui.

De son côté, Mahmadou-Lamine, tout en faisant secrètement ses préparatifs pour fuir, s’efforçait de les retenir en leur disant dans les palabres : « Ne craignez rien en restant avec moi, les Français ne viendront pas m’attaquer, car j’ai traité avec le colonel et le gouverneur. » Et pendant qu’il les trompait ainsi, il envoyait dans le Ouli un de ses confidents, Sourakata-Diawara, avec la mission d’aller à Toubacouta demander au chef de ce village, Dimbo, de lui donner asile dans le cas où il serait forcé de s’enfuir de Dianna. En même temps, il expédiait dans le Saloum un courrier à Saër-Maty pour lui demander de venir le seconder dans sa lutte contre les infidèles.

Sur ces entrefaites, la colonne française commandée par le colonel Gallieni, qui venait de succéder au colonel Frey, arrivait à Sénoudébou et marchait sur Dianna avec les guerriers du Bondou que commandait Ousman-Gassy. L’almamy Saada-Ahmady restait toujours dans l’inaction et ne faisait preuve d’aucune énergie pour reconquérir son royaume. Il suivit cependant la colonne à Dianna. Elle passa par Soumourdaka, Sambacolo, Koussan-Almamy, Kaparta et Soutouta. Mais là, pendant qu’on cherchait un endroit favorable pour que les animaux pussent franchir le marigot qui coule dans les environs, les troupes françaises furent reconnues par des cultivateurs dont les éclaireurs n’avaient pas signalé la présence. Effrayés, ces hommes s’enfuirent et donnèrent l’éveil à quelques guerriers du marabout qui étaient campés dans le village. Quelques feux de salves les en délogèrent et ils ne tardèrent pas à prendre la fuite, les uns vers Bani-Israïla, les autres vers Dembacoli, et la plus grande partie gagna Dianna pour demander secours au marabout. Dès leur arrivée, ils le mirent au courant de ce qu’ils avaient vu. Alarmé, Mahmadou-Lamine se disposa à fuir dès que les colonnes françaises approcheraient de Dianna.