Le colonel Gallieni fit camper ses troupes à Soutouta. Après la longue marche qu’elles venaient de faire, un peu de repos leur était indispensable. Dès le lendemain, la colonne se remit en marche dans la direction de Dianna. Elle était précédée toujours dans ses mouvements des spahis sénégalais et des cavaliers bondounkés de l’almamy Saada-Ahmady. Le 24 décembre 1886, on entendit le canon vers l’est. C’était la seconde colonne qui, commandée par le chef de bataillon d’infanterie de marine Vallière, était partie de Diamou, avait traversé le Bambouck, franchi la Falémé et arrivait à jour fixe au rendez-vous. Elle était aux prises avec un fort contingent de l’armée du marabout qui occupait le village de Saroudian. Immédiatement, le colonel envoie en avant les spahis et les cavaliers du Bondou, sous la direction du capitaine Fortin, pour prêter main-forte, si besoin était, à la deuxième colonne, et en même temps, il donne l’ordre à sa colonne entière de marcher droit au canon.

Cependant, la colonne Vallière a emporté d’assaut le village de Saroudian et les deux colonnes ont fait leur jonction à Sanoundi. Les cavaliers du capitaine Fortin sont arrivés à temps pour poursuivre les fuyards et ramener quelques prisonniers qui, après avoir été interrogés, furent laissés, à leur grand étonnement, en liberté.

La route de Dianna était libre. Sans perdre de temps, par une marche forcée, on arrive le lendemain sous les murs de ce fort village, où le marabout avait passé la plus grande partie de l’hivernage. Mais tout est calme. Mahmadou-Lamine s’est enfui précipitamment la veille, dans la soirée, à la nouvelle de la prise de Saroudian. On le disait réfugié à Safalou, son village natal, à 50 kilomètres environ vers le sud. Le 25 décembre 1886, les troupes françaises entrèrent dans Dianna, où l’on trouva dans le logement même du marabout sa peau de lion, ses sandales, son coran et une grande couverture provenant de Djenné. Après avoir mis en lieu sûr les approvisionnements considérables en mil, maïs, etc., etc., que Lamine y avait entassés, Dianna fut incendié.

Le lendemain de la prise de Dianna, une petite colonne volante, composée de 200 tirailleurs environ, des spahis et des cavaliers du Bondou, était lancée, sous le commandement du capitaine Robert, à la poursuite du marabout. Elle arrive rapidement à Safalou, où elle trouve un petit détachement que le marabout y avait laissé pour couvrir sa retraite et l’en déloge aisément. Par une marche de nuit remarquable de hardiesse, elle arrive au marigot de Kagnibé, après avoir traversé le Niéri-Kô à la nage. Là elle est attaquée par le gros des troupes de Mahmadou-Lamine et par ses meilleurs talibés. La petite colonne eut à soutenir à Kagnibé l’effort le plus sérieux de cette campagne ; mais, grâce à l’énergie du capitaine Robert, du lieutenant de spahis Guérin et d’Ousman-Gassy, elle résista victorieusement à toutes les attaques, et défit complètement et définitivement l’ennemi. Quant au marabout, il avait encore échappé et fuyait à toutes brides vers Toubacouta. Le 30 décembre, la colonne Robert, épuisée de fatigue, rentrait victorieuse à Dianna, et peu après, les troupes françaises reprenaient la route de Kayes et de Diamou. Le combat de Kagnibé est un de nos plus glorieux faits d’armes coloniaux, et la campagne de Dianna peut être considérée, à juste titre, comme un des modèles les plus parfaits de la tactique militaire à suivre dans les régions à peine explorées du Soudan français.

Durant le combat de Kagnibé, Mahmadou-Lamine se trouvait à environ 8 kilomètres au sud-ouest, à Simbanou. Alarmé par les fugitifs et croyant avoir affaire à toute la colonne française, il prit aussitôt la fuite et se dirigea vers le Ouli, escorté par les contingents du Diaka, du Niéri et d’une partie du Tiali. Ces rebelles, qui naguère avaient une si grande confiance en leur prophète, le suivaient maintenant en désespérés et surtout parce qu’ils craignaient de tomber entre les mains des Français. Ils accusaient le marabout d’être l’auteur de leurs malheurs, et un chef du Niéri l’invectiva même un jour en plein palabre en ces termes : « Prophète de malheur, le jour où tu as apparu dans notre pays a été pour tout le monde un jour néfaste. »

Dans cette fuite désespérée, la frayeur du marabout et de ses hommes était telle que le moindre bruit qui se produisait dans la forêt les glaçait d’épouvante. Ainsi un jour, à peu près à mi-chemin entre Bamba-Diaka et Mountoungou, sur la route de Soudouol à Nétéboulou, un arbre mort vint à tomber tout à coup à quelques pas des fugitifs. Ils furent tellement effrayés que tous se sauvèrent dans toutes les directions, abandonnant leurs bagages et leurs femmes. Mahmadou-Lamine lui-même, affolé, piqua des deux, se sépara des siens et s’enfuit à bride abattue. Une demi-heure après seulement, on reconnut que c’était une fausse alerte. Aussitôt Sourakata, son homme de confiance, et Kissima, son cousin, se mirent à sa recherche pour le rassurer. Ils ne le trouvèrent que 5 ou 6 kilomètres plus loin, le tranquillisèrent et le décidèrent à attendre la tête de la colonne des émigrés qui marchaient à sa suite.

Le surlendemain matin, Mahmadou-Lamine arrivait avec tout son monde près de Nétéboulou, dans le Ouli. Dès la veille, il avait, dans la soirée, envoyé des émissaires au chef de ce village, Malamine-Diamé, pour lui demander l’hospitalité. Celui-ci ne voulut même pas les recevoir dans le village. Il en fit fermer les portes devant eux et leur enjoignit de retourner auprès de leur maître et de lui dire que, si jamais il mettait les pieds dans la plaine de Nétéboulou, il l’attaquerait coûte que coûte. Quelques mois auparavant, le colonel Frey, alors commandant supérieur du Soudan français, avait rencontré à Bakel un des frères de Malamine-Diamé, Mody-Moussa, et l’avait chargé de le prévenir que, pendant la campagne suivante, les Français ne manqueraient pas de marcher contre Dianna. Le marabout ne les y attendrait certainement pas et prendrait la fuite à son approche. Il pourrait donc se faire qu’il se présentât alors dans le Ouli. En conséquence, il invitait Malamine et le massa (roi) du Ouli à l’attaquer, afin de prouver aux Français que l’alliance qu’ils avaient conclue avec eux était sincère.

Repoussé de Nétéboulou, le marabout envoya auprès du massa du Ouli un cavalier pour lui demander l’hospitalité. Immédiatement un grand palabre fut tenu de nuit à Sini ou Sine, capitale du Ouli, et on hésita longuement à prendre une détermination. Les uns voulaient ouvrir les portes au marabout qui, malgré ses défaites, était encore redoutable. Les autres, au contraire, voulaient marcher à sa rencontre et le chasser du Ouli, manu militari.

Sur ces entrefaites, un des princes de la famille régnante, nommé Dally-Nianama, qui n’avait encore pris aucune part à la discussion, se leva tout à coup et, dans une courte harangue, leur démontra qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que de l’indépendance du Ouli : « Que ceux qui sont prêts à mourir avec moi pour la défense du pays, dit-il, se lèvent donc. Je suis décidé à aller attaquer immédiatement Mahmadou-Lamine. Je le vaincrai ou périrai, mais qu’on sache bien que les membres de la famille royale qui craindront de prendre part à ce combat seront à jamais exclus du trône du Ouli, si nous sommes assez heureux pour remporter la victoire. » Ces paroles hardies relevèrent le courage des assistants, et tous, sans exception, jurèrent de courir sus au faux prophète. Aussi quand, vers minuit, Dally-Nianama monta à cheval et sortit de Sini, fut-il suivi par tous les guerriers du village, commandés par Sarra-Baly, fils aîné du massa, et auxquels s’étaient joints ceux de Makadian-Counda, que commandait en personne le chef de ce grand village, Penda-Mahmady.

Dally-Nianama vint alors camper avec ses hommes dans la plaine de Faro-Talel. Réveillés de bonne heure, le lendemain matin, par le tabala (tam-tam de guerre) du marabout qui avait passé la nuit dans la plaine de Nétéboulou, les guerriers du Ouli se levèrent rapidement et, au son de leurs tams-tams de guerre, marchèrent hardiment à sa rencontre, pendant que les hommes de Nétéboulou, sous la conduite de Malamine-Diamé, attaquaient l’ennemi par derrière. Le combat dura une heure et demie environ. Les bandes du marabout furent complètement défaites. Ses guerriers s’enfuirent dans la brousse en laissant 150 des leurs environ sur le champ de bataille et à peu près autant de blessés. Le nombre des captifs qui tombèrent entre les mains des guerriers du Ouli fut énorme, et chaque homme n’en eut pas moins de 10 pour sa part.