Mahmadou-Lamine n’avait pas attendu l’issue du combat pour prendre la fuite. Escorté par quelques cavaliers qui protégèrent sa retraite, il chercha un refuge sur la montagne que l’on voit au sud-ouest de Nétéboulou, et de là assista en simple spectateur à la défaite de ses troupes. Il y resta la plus grande partie de la nuit, et ce ne fut qu’au point du jour qu’il quitta sa retraite. Il longea alors la rive droite de la Gambie, passa entre Biroufou et Passamassi et alla chercher un refuge à Toubacouta auprès de son ami, le chef de ce village, Dimbo, fils du marabout Simotto-Moro, le fondateur de Toubacouta.
L’histoire de ce marabout est assez curieuse et mérite d’être racontée ici.
Vers 1869 ou 1870, le marabout Simotto-Moro (Moro en mandingue veut dire marabout) avait émigré de la rive gauche de la Gambie, du marigot de Simotto-Ouol, qui se jette dans ce fleuve près du village de Oualiba-Counda, dans le Fouladougou, situé à environ 3 kilomètres au sud-ouest de Gabou-Teguenda. Il avait acquis une grande renommée dans le village qu’il venait de quitter, et beaucoup d’adeptes lui étaient venus des autres villages du Ghabou. Aussi ne tarda-t-il pas à éveiller la méfiance du roi du pays, Alpha-Molo, père de Moussa-Molo, le souverain actuel du Fouladougou. Alpha-Molo résolut d’en finir avec cet agitateur et de s’emparer de sa personne ; mais le marabout, instruit de ce qui se tramait contre lui et ne se sentant plus en sûreté dans son village, traversa la Gambie à la tête de 5 ou 600 de ses compatriotes et vint demander au massa du Ouli de lui donner l’hospitalité. Celui-ci l’autorisa à s’établir là où il lui plairait sur le territoire auquel il commandait. Depuis longtemps déjà le vieux marabout avait remarqué de fertiles terrains sur les bords du marigot de Maka-Doua, qui sépare le Ouli du Sandougou. Ce fut là qu’il résolut de construire son village, et le Massa-Ouli lui envoya même son frère Penda-Mahmady avec 400 hommes pour l’aider dans ce travail. Durant quinze jours environ, les hommes du massa et ceux de Simotto-Moro travaillèrent avec acharnement à édifier un solide sagné, pour lequel ils furent obligés d’abattre une quantité considérable d’arbres dans les environs. Ce sagné fut entouré d’un fossé extérieur et d’un fossé intérieur, larges de 3 mètres et d’une profondeur de 2 mètres à 2m50 environ.
En sûreté à l’abri de cette solide enceinte, le vieux marabout continua à recevoir des populations des pays riverains de la Gambie des cadeaux de toutes sortes, et partout il n’était connu que sous le nom de Simotto-Moro, du nom du marigot de Simotto-Ouol, dont il venait de quitter les bords. Sa renommée s’étendait au loin et son influence était grande. Aussi ne tarda-t-il pas à profiter de ces avantages pour chercher en maintes occasions à en imposer à son trop confiant suzerain, le massa du Ouli. Celui-ci, d’ailleurs, comme tous les idolâtres, avait pour le marabout un grand respect mélangé d’une crainte profonde. Il n’osa jamais l’évincer ni contrecarrer sa propagande. Ce fut une grande faute, comme on le verra plus loin.
Les choses restèrent cependant ainsi jusque vers 1875, époque à laquelle Ousman-Gassy organisa dans le Ferlo-Bondou une petite colonne et marcha contre le village du vieux marabout. En arrivant dans la plaine de Toubacouta, quand il se fut rendu compte de l’importance des défenses du village, il reconnut, mais trop tard, que ses forces étaient insuffisantes pour s’en emparer. Il se contenta donc, par bravade, de faire caracoler ses chevaux jusque sous les murs de la place, échangea avec les défenseurs quelques coups de fusil et se retira en emmenant une vingtaine de prisonniers qui, à son approche, n’avaient pas eu le temps de regagner le village. Il traversa alors la Gambie et alla dans le Fouladougou offrir ses services et ses guerriers à Moussa-Molo, qui avait à réprimer une grave révolte de presque toute la partie ouest de son pays.
De son côté, Massa-Ouli envoya des émissaires à Sénoudébou pour se plaindre à Boubakar-Saada, à l’instigation de Simotto-Moro, du préjudice qui avait été causé par Ousman-Gassy à Toubacouta, et pour lui demander une juste réparation. Boubakar n’accorda rien, et de ce moment Simotto conçut pour l’autorité du massa un profond mépris, et pour l’almamy du Bondou une haine profonde. Il n’eut plus dès lors qu’une seule pensée, qu’un seul désir : c’était de tirer une vengeance éclatante de l’affront qu’il venait de recevoir. Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés.
Vers la fin de 1876 ou au commencement de 1877, les marabouts Mour-Seïny et Biram-Cissé, lieutenants de Mahmadou-Dadi, roi du Saloum, qui venait de soumettre à son autorité la plus grande partie du Niani-Mandingue, levèrent une colonne de 2 à 3,000 hommes et marchèrent contre le Ouli, et si le marabout Simotto-Moro ne leur donna pas de guerriers pour les seconder, du moins il leur donna tous les renseignements nécessaires pour faciliter leurs entreprises. Et, en effet, grâce à ses indications, Médina, qui était alors la capitale du Ouli, tomba dans les mains des envahisseurs. Le massa ne put s’enfuir et échapper au massacre qu’avec une faible partie de la population. Malgré cet échec, ses guerriers ne perdirent pas courage. Pendant la nuit, alors que les vainqueurs se livraient à la joie de la victoire, Penda-Mahmady et Dally-Nianama, frères du massa, réussirent, non sans peine, à rallier 200 ou 300 de leurs hommes avec lesquels ils allèrent s’embusquer au gué de Paqueba, sur le Sandougou, afin de couper la retraite à l’ennemi. Le surlendemain matin, Mour-Seïny et les siens se présentèrent au gué. Au moment où ils allaient prendre leurs dispositions pour le traverser, les guerriers du Ouli se levèrent vivement et les reçurent par une fusillade bien nourrie. Les hommes de Mour-Seïny se remirent promptement de leur surprise et purent reprendre l’offensive. Ils engagèrent alors avec les troupes du Ouli un combat meurtrier qui dura près de trois heures. Le Ouli, accablé par le nombre, ne put résister plus longtemps. Ses guerriers lâchèrent pied et s’enfuirent en laissant sur le terrain un grand nombre des leurs tués ou blessés. Dans la journée, ces derniers furent exterminés sans pitié par les Ouolofs de Mour-Seïny.
Le Ouli, dans cette journée, perdit plusieurs de ses meilleurs guerriers, au nombre desquels se trouvaient 6 princes de la famille régnante, environ 10 ou 12 captifs de la couronne et 50 à 60 hommes.
Mour-Seïng rentra triomphalement à Koussalan, après avoir ravagé tout le Ouli et satisfait ainsi la vengeance du marabout du Simotto.
A la nouvelle de la défaite du massa, on fit de grandes fêtes à Toubacouta, et l’on s’y réjouit ouvertement des malheurs qui venaient de fondre sur les infidèles, comme le marabout avait l’habitude d’appeler ses bienfaiteurs. Mais la reconnaissance n’a jamais été, comme on le sait, le fait des dévots, et des musulmans en particulier.