A la mort de Simotto-Moro, survenue en 1880 ou 1881, son fils aîné, nommé Dimbo, lui succéda comme chef de Toubacouta. Il avait hérité de son père de la haine que ce dernier avait vouée aux Oualiabés du Ouli et aux Sissibés du Bondou. Jusqu’en 1887, il n’y eut aucune hostilité ni d’un côté ni de l’autre. Après la prise de Dianna, lorsque le marabout Mahmadou-Lamine s’enfuit devant la colonne du colonel Gallieni et les troupes du Ouli, Toubacouta était le seul village où ce rebelle pût se réfugier. Aussi, malgré nos conseils et nos avis, y fut-il reçu à bras ouverts par son chef Dimbo.

Du jour où le marabout se fut retiré à Toubacouta, ce village devint le refuge de tous les brigands et de tous les rebelles du Niani, du Sandougou et de tous les pays mandingues riverains de la Gambie et du Saloum. Cet état de choses ne pouvait durer ainsi sans exposer les pays qui s’étaient rangés sous le protectorat de la France à devenir encore la proie des attaques des bandes de Mahmadou-Lamine.

Le colonel Gallieni comprit bien la situation. Mais il lui était impossible d’y remédier pour le moment, car il avait besoin de toutes les troupes dont il disposait pour se rendre sur les bords du Niger où sa présence était devenue indispensable. Il dut donc remettre à la campagne suivante l’expédition qui était devenue nécessaire pour débarrasser le pays d’un agitateur aussi dangereux que Mahmadou-Lamine. Mais il fallait, avant tout, mettre nos alliés à l’abri de ses attaques, et leur permettre de cultiver, pendant l’hivernage qui approchait, leurs lougans en toute sécurité. Il décida donc, en conséquence, qu’une colonne volante serait concentrée en un point qui serait ultérieurement choisi, pour surveiller de près les menées du marabout.

Il expédia, à cet effet, le lieutenant indigène de tirailleurs sénégalais Yoro-Coumba dans les pays riverains de la Gambie, avec la mission de nouer des relations avec les habitants et de tenter de les détacher de la cause du marabout, que beaucoup d’entre eux, surtout les Mandingues, musulmans fanatiques, avaient embrassée avec enthousiasme.

Yoro-Coumba s’acquitta avec soin et succès de cette délicate mission, et il put s’avancer jusqu’à Yabouteguenda, sur les bords de la Gambie à une journée de marche de Toubacouta, après avoir parcouru le pays de Gamon, le Tenda et la plus grande partie du Ouli. Dans ce voyage dangereux de reconnaissance, le brave lieutenant n’était accompagné que de 10 tirailleurs et de quelques cavaliers du Bondou qu’Ousman-Gassy commandait. Le prince sissibé Abdoul-Séga, le chef actuel de Koussan-Almamy, lui avait été adjoint comme secrétaire. Quant à Saada-Ahmady, l’almamy du Bondou, il n’avait cru devoir accompagner la petite colonne que jusqu’à Nétéboulou, à une étape de Sini, capitale du Ouli. Il commençait déjà à pratiquer cette politique à double face dont un an plus tard sa déposition devait être la conséquence inévitable.

Yoro-Coumba revint à Sini dans la dernière quinzaine d’avril 1887, et là, il reçut du commandant supérieur du Soudan français l’ordre de se replier sur le Bondou, où il devait choisir, non loin du Niéri-Kô, l’endroit où serait concentrée la colonne volante qui devait, pendant l’hivernage, opérer dans la région et surveiller le marabout. Il devait, en plus, y accumuler le plus de mil et de riz possible pour pourvoir à la nourriture des troupes indigènes qui allaient y séjourner plusieurs mois. S’inspirant des instructions qui lui avaient été données, il choisit dans ce but le village important de Bani-Israïla, dans le Diaka, situé à peu de distance du Niéri-Kô, dans une position exceptionnelle, et dont les habitants, musulmans fanatiques, avaient pour la plupart suivi le marabout dans sa fuite.

Au cours de sa mission, Yoro-Coumba était arrivé à y faire revenir la plus grande partie de ceux qui s’étaient réfugiés dans le Tenda, le pays de Gamon et à Damentan où ils n’attendaient qu’un moment opportun pour rallier à Toubacouta le drapeau du marabout.

Dans la première quinzaine de mai 1887,1e capitaine Fortin, de l’artillerie de marine, fut nommé par M. le Commandant supérieur du Soudan au commandement de la colonne volante du Diaka, avec mission de s’établir à Bani-Israïla et d’y construire un poste provisoire, afin de pouvoir donner à ceux des habitants qui y étaient revenus une sécurité complète et d’y attendre paisiblement le moment où les chemins seraient redevenus praticables pour exécuter l’expédition décidée contre Toubacouta et en finir avec le marabout.

Fortin se rendit donc à Bani-Israïla et procéda immédiatement à la construction d’un camp retranché dont on voit encore les vestiges et qui se trouvait situé à 5 ou 600 mètres environ au sud-est du village, sur une petite éminence d’où on pouvait aisément surveiller la plaine entière. Ce camp était assez vaste pour pouvoir abriter la garnison et, en cas d’attaque, donner refuge à la population du village.

La garnison de ce petit fort se composait de la 3e compagnie de tirailleurs sénégalais, commandée par le lieutenant Renard, ayant sous ses ordres le lieutenant indigène Yoro-Coumba qui venait de terminer sa mission. Une pièce de canon servie par des tirailleurs la défendait. Dans l’intérieur, on avait élevé des cases en pisé pour loger les officiers, les soldats européens, les chevaux et les mulets et pour servir de magasins et de poudrière. Le parc à bestiaux et le village des tirailleurs étaient placés sur le plateau en arrière de la gorge de l’ouvrage.