A défaut de médecin, la direction de l’ambulance fut confiée à M. le pharmacien de 2e classe Liotard. Deux interprètes, dont l’un était notre ami Abdoul-Séga, devaient seconder le capitaine dans ses rapports avec les populations voisines.
Le séjour de Bani-Israïla pour des Européens arrivés depuis peu de France était loin d’être bienfaisant. Ils ne s’y acclimataient que difficilement. Aussi la petite garnison blanche y paya-t-elle un large tribut aux fièvres et aux maladies auxquelles nous sommes si souvent sujets dans les pays chauds. Néanmoins, il n’y eut pas à déplorer de décès pendant cette période si insalubre de l’hivernage.
Pas un arbre ne protégeait de son ombre le campement. Un marigot voisin l’empestait, pendant les pluies, de ses miasmes pernicieux. Ce marigot, c’est celui de Goundiourou, qui coule dans la direction est-ouest, à 1 kilomètre environ au nord du poste, et vient se jeter dans le Niéri-Kô, à 7 ou 8 kilomètres environ à l’ouest de Bani-Israïla. Enfin, si cet endroit malsain était bien choisi au point de vue de la défense, il présentait encore d’autres avantages sérieux en pareille circonstance. On se trouvait aussi loin des cases des Diakankés, et les tirailleurs du poste ne pouvaient fréquenter que rarement avec le village. Ainsi furent évités tous les ennuis si fréquents au Soudan à la suite des rapports des tirailleurs avec l’élément civil.
A ce moment-là, le Bondou offrait peu de ressources pour subvenir aux besoins de la garnison de Bani. Le Diaka et le Niéri étaient presque complètement dépeuplés, et le capitaine fut obligé d’aller chercher au loin ce qui lui était nécessaire pour nourrir ses animaux et pour approvisionner ses troupes.
Fortin profita de son inaction forcée à Bani pendant la saison des pluies pour entamer et entretenir des relations suivies avec les chefs des différents pays riverains de la Gambie. Nous verrons plus loin comment il parvint ainsi à rendre toute fuite du marabout impossible au moment où la colonne française viendrait à marcher contre Toubacouta.
Le capitaine savait que dans la dernière quinzaine de juillet, le Niéri-Kô n’est plus guéable. Grossi par l’apport de nombreux cours d’eaux du Niéri, du Bondou et du Diaka, il déborde alors, et comme il n’y avait ni pont ni embarcations pour le traverser, le moment approchait où on ne pourrait plus le franchir. Il serait alors absolument impossible à la garnison de Bani de se porter vers l’ouest si, par hasard, le marabout venait à attaquer quelques-uns de nos alliés de cette région. Fortin remédia à cet état de choses qui pouvait devenir grave, selon les circonstances, en envoyant dans le Ouli Ousman-Gassy avec une centaine de cavaliers et 200 fantassins auxiliaires pour prêter main-forte au massa en cas de besoin. Ousman alla camper à Sini, la capitale de ce petit état malinké.
Cependant, Mahmadou-Lamine à Toubacouta recrutait sans cesse de nouveaux partisans. D’abord accueilli avec méfiance, il n’avait pas tardé à fanatiser absolument ses hôtes. Son titre de pèlerin, les miracles qu’il ne cessait de faire pour les besoins de sa cause lui attirèrent rapidement la vénération des naïves populations dont il exploitait sans vergogne la crédulité. Donc, en peu de temps, Toubacouta devint à la fois un véritable repaire de bandits et un centre fanatique de prosélytisme musulman. Il se passa alors sur la Gambie ce qui s’était passé dans le Haut-Sénégal. De même que les populations sarracolées s’étaient levées à la voix de Mahmadou-Lamine, de même les populations mandingues accoururent en foule se ranger sous sa bannière. C’est ainsi que l’on vit accourir la plupart des chefs du Niani-Padjine et du Niani proprement dit, entre autres Fodé-Gadially, Sountoukoma, chefs de County ; Birahima-Tendy, chef de Iona, et le plus puissant de tous, Mahmadou-Fatouma, qui avait déjà combattu à ses côtés et qui venait de s’installer en maître dans le Sandougou après en avoir chassé les souverains légitimes. Il lui vint même des partisans du Rip et du Saloum qui lui furent amenés par Biram-Cissé et Mour-Seïny, dont la colonne du colonel Coronnat venait de disperser les bandes. En peu de jours enfin, il se vit à la tête de 4 ou 5,000 hommes. Ce n’était plus le tremblant fugitif de Dianna qui était venu implorer l’hospitalité de Dimbo, chef de Toubacouta, à la tête des quelques talibés sarracolés qui lui étaient restés fidèles. C’était un véritable chef de guerre avec lequel il faudrait compter et qui pourrait nous causer de sérieux embarras.
Voyant ainsi ses forces augmenter sans cesse et son étoile briller d’un nouvel éclat, Lamine ne tarda pas à vouloir essayer sa puissance. Il n’était pas homme à avoir oublié la réception qu’il avait reçue dans le Ouli, et son premier soin fut d’en tirer une vengeance éclatante. Donc il se met de nouveau en campagne. Dans les premiers jours d’octobre il quitte Toubacouta avec une colonne de 7 à 800 hommes, longe le Sandougou qu’il traverse à Paqueba, passe à Colibentan, campe pendant quelques jours à Makacoto, retraverse le Sandougou, séjourne quelque temps à Licounda et de là, par une marche de nuit, vient tomber, vers sept heures du matin, sur Nétéboulou qu’il investit aussitôt. On se rappelle que le chef de ce village, Malamine-Diamé, n’avait pas voulu le recevoir lors de sa fuite de Dianna, et c’est de ce refus dont le marabout avait à cœur de se venger.
De sept heures à onze heures du matin il tenta de prendre Nétéboulou d’assaut. Les défenseurs, conduits par leur chef, repoussèrent vaillamment toutes ses attaques. Mais le feu ayant pris dans le village, les habitants sortirent en foule par la porte de Sini. Beaucoup de défenseurs avaient été déjà mis hors de combat. Antioumané, frère de Malamine, avait reçu quatre blessures et gisait inanimé dans la cour de sa maison. Quarante-cinq captifs du chef avaient été mortellement frappés. Enfin, au moment où les habitants s’enfuirent pour échapper aux flammes, Malamine, courant après eux pour les retenir et pour ranimer leur ardeur, tomba frappé à mort après s’être courageusement défendu. Peu après, le village tomba aux mains de l’ennemi. Une des femmes de Malamine, Diénéba-Ahmady, sœur de Saada-Ahmady et nièce de Boubakar-Saada, fut faite prisonnière par les hommes du marabout. Contrairement aux coutumes du Soudan, il la fit égorger ainsi que ses trois enfants, le soir même de la prise de Nétéboulou.
Mahmadou-Lamine, sa vengeance accomplie et satisfaite, rentra alors à Toubacouta, qu’il quitta de nouveau une vingtaine de jours après pour venir attaquer Sini, la capitale du Ouli, où se trouvait Ousman-Gassy avec ses guerriers.