Informés par leurs espions de la marche du marabout, Ousman et le massa prirent en toute hâte leurs dispositions pour se défendre vigoureusement. Dès le lendemain du jour où ils avaient été ainsi prévenus, vers onze heures du matin, un homme qui veillait du haut des murs du village signala la présence de l’ennemi. Le tam-tam de guerre fut aussitôt battu et les chevaux sellés en un instant ; les fantassins descendirent en hâte dans le fossé qui entourait le sagné et l’on attendit tranquillement. L’ennemi ne tarda pas à se présenter devant la face ouest du village. Quelques hommes d’Ousman-Gassy et ceux du Massa-Ouli sortirent alors à sa rencontre et dirigèrent sur ses colonnes un feu bien nourri qui fut couronné de succès. Les assaillants, après avoir échangé avec eux une vive fusillade qui dura environ une demi-heure, lâchèrent pied et se sauvèrent en toute hâte en laissant bon nombre des leurs sur le champ de bataille. Les blessés furent achevés par les assiégés, qui rentrèrent en grande pompe et au son du tam-tam dans leur village.

Cependant Mahmadou-Lamine ne se découragea pas, et quelques jours après il quittait de nouveau Toubacouta avec 8 à 900 guerriers, cavaliers et fantassins et marchait de nouveau contre le Ouli. Il vint camper à Canapé, qui était alors en ruine, et s’avançait jusque sous les murs de Sini, qu’il n’osa pas attaquer. Revenant alors sur ses pas, il vint attaquer Makadian-Counda où se trouvait alors Penda-Mahmady, frère du Massa-Ouli. Pendant cinq heures le village se défendit de son mieux. Mais les hommes du marabout, ayant défoncé une des portes du sagné, pénétrèrent dans l’enceinte, et le village fut sur le point d’être emporté. Croyant la situation désespérée, Penda-Mahmady fit ouvrir les barils de poudre qui lui restaient et en versa le contenu devant lui, bien décidé à se faire sauter plutôt que de tomber vivant entre les mains du marabout. Les hommes de ce dernier avaient déjà fait sortir 200 prisonniers du village et tout enfin semblait absolument perdu, quand tout à coup on entendit un sourd roulement dans le lointain. C’était Ousman-Gassy qui arrivait au secours du village assiégé avec ses guerriers et ceux de Sini et qui faisait battre le tam-tam de guerre. Mahmadou-Lamine allait être cerné par les cavaliers d’Ousman lorsqu’il s’enfuit à toutes brides vers Canapé. Ses hommes le suivirent en désordre. Quant à ceux qui étaient parvenus à pénétrer dans le village, ils y furent tous massacrés ou faits prisonniers. Ceux qui furent pris vivants furent amenés devant Ousman-Gassy, qui se trouvait devant la face est du village, et par son ordre immédiatement fusillés. Ce fut une épouvantable tuerie, et aujourd’hui encore on peut voir non loin de Makadian-Counda, à quelques portées de fusil des remparts, à l’est, les ossements des talibés du marabout que le temps a blanchis. Mahmadou-Lamine perdit plus de 500 hommes dans cette affaire.

Quant au marabout et aux guerriers qui l’accompagnaient, ils furent poursuivis jusqu’à Soutouko, village qui se trouve à 35 kilomètres environ au sud de Makadian-Counda. Ousman-Gassy rentra le soir même à Sini, vers neuf heures, après avoir pris à l’ennemi une vingtaine de chevaux et fait encore une cinquantaine de prisonniers.

Lamine rentra à Toubacouta, heureux d’avoir échappé à un ennemi dont il savait ne devoir jamais attendre aucune pitié. Quelques jours après il expédia, dit-on, un émissaire au gouverneur du Sénégal, à Saint-Louis, afin d’entamer des négociations ; elles n’aboutirent pas.

Pendant que ces événements se passaient dans le Ouli, le capitaine Fortin négociait avec le roi du Fouladougou, Moussa-Molo, et arrivait à le décider à établir des postes militaires tout le long de la rive gauche de la Gambie, depuis le Kantora jusqu’à Mac-Carthy, afin de couper toute retraite au marabout dans le cas où Toubacouta pris, il parviendrait à s’échapper. Il écrivit au chef de Dougousine, Silly-Penda ; au chef de Diambour, Massa-Ali, et à celui de Coutia de réunir leurs guerriers au premier signal afin de barrer la route à Mahmadou-Lamine s’il venait à s’enfuir vers le Kalonkadougou. Enfin il donna les mêmes instructions à Ousman-Celli, à Oualia, à Maka-Cissé, chef de Dinguiray, à l’alcati de Koussalan et à tous les chefs torodos et ouolofs du Niani dans le cas où l’ennemi se dirigerait vers l’ouest.

Après avoir pris toutes ces dispositions, Fortin n’attendit plus pour agir que d’avoir reçu les renforts qui lui étaient annoncés de Kayes et les instructions du commandant supérieur.

Le 25 novembre, la colonne de la Gambie était complètement concentrée et formée à Bani. Elle était composée de deux compagnies de tirailleurs sénégalais, commandées par les lieutenants Chaleil, Poitout, Pichon et Renard, et formant un total d’environ 250 hommes armés de kropatscheks avec 200 cartouches par homme, et d’une section d’artillerie de 80 millimètres, commandée par le lieutenant Le Tanhouëzet. Enfin le Dr Fougère, médecin de deuxième classe de la marine, était nommé médecin-major de la colonne expéditionnaire, et le lieutenant Levasseur était attaché à l’état-major du commandant. Quant à la cavalerie, elle était constituée par les guerriers du Bondou, sous les ordres d’Ousman-Gassy.

Le 28 novembre, à quatre heures du soir, la colonne partait de Bani pour Toubacouta. Il s’agissait maintenant de marcher rapidement et dans le plus grand secret afin de surprendre l’éternel fuyard et d’arriver devant Toubacouta avant que l’éveil fût donné. On savait que le marabout, sur des bruits vagues de mouvements de troupes dans le Bondou, avait aussi concentré tout son monde à Toubacouta où, comme à Dianna, l’année précédente, il avait été élevé d’importantes fortifications.

Une garnison de quelques hommes seulement est laissée à Bani pour établir les communications avec Sénoudébou et Bakel.

Le soir, on bivouaque à Bentenani. Le surlendemain on arrive à Goubaïel, sur les bords du Niéri-Kô, que l’on traverse sur un pont qu’il fallut faire de toutes pièces et qui existe encore. Le 1er décembre on est à N’Garioul, le 2 à Godjieil, le 3 à Tambacounda, le 4 à Baricounda, le 5 à Sini, le 7 on tourne le gros village de Barocounda qui est occupé par un contingent d’environ 300 hommes, presque tous talibés du marabout. Enfin le 8, par une marche hardie et remarquable en tous points de tactique militaire, on arrive devant Toubacouta qui est immédiatement investi à sept heures du matin. Le bombardement commence aussitôt, et dès que le feu de l’ennemi est éteint et que Fortin juge le moment opportun, il donne le signal de l’attaque. « L’attaque, dit le colonel Gallieni dans son remarquable livre : Deux Campagnes au Soudan français, 1886-1888, est brillamment conduite par Ousman-Gassy qui se montre le digne fils du roi Boubakar-Saada. La colonne pénètre dans le village, accueillie par le feu nourri des derniers défenseurs de Toubacouta. Ceux-ci luttent avec acharnement, et en moins de quelques minutes les assaillants ont une vingtaine de tués et autant de blessés. Mais cernés et acculés par l’incendie, les talibés finissent par jeter leurs armes et se rendent à discrétion. On s’informe de suite du marabout. Hélas ! cet éternel fuyard avait encore échappé. »