Voici ce que, d’après le même auteur, on apprit au capitaine Fortin : Mahmadou-Lamine avait reçu avis de la marche de la colonne le 7 décembre vers six heures du soir. La nouvelle lui était parvenue par un courrier du village de Gamon qui avait fait un grand détour par le Tenda. Toutefois ce renseignement n’avait pu lui indiquer la position exacte des troupes françaises. Il savait seulement qu’une colonne était partie de Bani pour l’attaquer. Vers huit heures du soir, le même jour, il sut que des mouvements de troupes étaient signalés du côté de Oualia et de Paqueba, le long du Sandougou, mais qu’aucun blanc n’avait encore paru dans cette direction. Le 7 au soir le marabout ignorait donc que le capitaine Fortin était campé à une dizaine de kilomètres à peine, entre son poste avancé de Barocounda et Toubacouta. Mais il préparait sa fuite, croyant d’ailleurs avoir beaucoup de temps devant lui. Toutefois, comme il s’était engagé par serment à défendre sa place d’armes, dans le cas où les Français viendraient l’attaquer, il avait peur, s’il dévoilait la vérité, d’être retenu de force. Aussi avait-il réuni tous les notables du village pour leur annoncer qu’il allait combattre les Torodos du Niani, qui venaient de s’installer dans les villages du Sandougou. Il ne prit avec lui que 100 de ses talibés, alla camper sur la rive droite du marigot de Douga, à 500 mètres à peine de Toubacouta. Là, il avait passé la nuit et avait dû s’enfuir par la route de Oualia au premier coup de canon. Les blessés et prisonniers interrogés n’en savaient pas plus long.
Les pertes subies par le marabout à Toubacouta étaient énormes ; le village et ses abords, le marigot et les pentes de la rive droite étaient jonchés de cadavres. Beaucoup de blessés étaient, en outre, allés mourir dans la brousse à 2 ou 3 kilomètres de là. Presque tous les lieutenants de Mahmadou-Lamine avaient été tués : son cadi, Ahmady-Boré, qui avait organisé et présidé le premier palabre secret de Balou, où les Sarracolés avaient décidé de se soulever contre les Français ; son ministre, Sourakata-Diawara, qui avait surpris, avant toute déclaration d’hostilité, la garnison de Bakel sortie pour aller surveiller le village insoumis de Yaféré, sur le Sénégal ; les principaux chefs talibés qui avaient pris la part la plus active au siège de Bakel et au pillage de nos comptoirs, etc.
De notre côté, nous comptions une cinquantaine de victimes, presque toutes parmi les auxiliaires du Bondou et du Ouli. Nos tirailleurs avaient trois ou quatre hommes hors de combat. Pas un soldat européen (il est vrai qu’ils se réduisaient à quelques canonniers et aux gradés des compagnies de tirailleurs) n’avait été atteint.
Le frère du chef de Toubacouta, Fodé-Bâ, fut tué par un homme de la suite de Malick-Touré, l’almamy du Bondou.
Le désastre était complet, il est vrai, pour le marabout ; mais il fallait à tout prix s’emparer de lui, car il aurait fallu recommencer la lutte la campagne suivante. Toubacouta pris, Fortin, bien que Lamine eût déjà plus de cinq heures d’avance, lança à sa poursuite tous les cavaliers auxiliaires dont il disposait.
Le 9 décembre, à six heures du soir, Moussa-Molo, roi du Fouladougou, débouche sur le champ de bataille de Toubacouta avec une armée de 2,000 guerriers. Fortin le lance à la poursuite du marabout, sachant bien que celui-ci n’échapperait pas et que, mort ou vivant, Moussa-Molo s’en emparerait.
Mahmadou-Lamine, en quittant Toubacouta, s’était sauvé à bride abattue vers le Sandougou. Il espérait bien, grâce à ses 100 talibés, en forcer les passages. Il se présente devant Oualia ; notre allié, Ousman-Celli, l’en chasse à coups de fusil. Il continue alors sa route vers le nord et veut forcer le gué de Paquéba ; mais là Maka-Cissé, avec les Torodos du Niani, l’oblige à rebrousser chemin. Toutefois, les hommes chargés de garder la route de Colibentan ont fait défection. La route est libre. Lamine franchit le Sandougou et se renferme dans le village de Maka, où il va attendre les événements et essayer de se défendre. Ce retard le perd. Le 9 au soir, les contingents du Ouli et du Bondou sont dirigés sur Maka, pendant que Moussa-Molo est lancé sur la rive droite de la Gambie pour lui couper la retraite.
Cependant, dans la soirée du 9, les auxiliaires du Bondou et du Ouli, arrivés devant Maka, en sont chassés par les talibés. Mais le chef du village ne veut pas garder un hôte aussi encombrant plus longtemps, et le chasse aussitôt de ses murs. Il prend alors la route du sud. Repoussé successivement de Cissé-Counda, de Countiao, Carantaba, Counting, Iona, il arrive, exténué de fatigue, dans le petit village de N’goga-Soukota. A peine y est-il installé qu’arrivent Moussa-Molo et ses cavaliers. Le village est cerné et les talibés, attaqués à la fois par les habitants et les contingents du Bondou, du Ouli et du Fouladougou, vendent chèrement leur vie. Enfin, Mahmadou-Lamine, blessé à la cuisse d’un coup de sabre par un Bondounké, est fait prisonnier. Porté en civière, il succombe à Counting de ses blessures. Les habitants de ce village qui, en secret, tenaient pour lui, réclament son corps, qu’ils veulent soustraire aux profanations de ses ennemis. Moussa-Molo refuse. Il fait laisser le cadavre sur la civière, et ordonne à son griot de confiance de le transporter jusqu’au camp français. Lui-même prend les devants pour annoncer l’heureuse nouvelle.
Mais ce cadavre entre bientôt en putréfaction ; le griot ne pouvant plus le faire transporter, et pour accomplir la mission qui lui a été donnée, tranche la tête du marabout, dont il abandonne le corps aux oiseaux de proie. Il accroche le trophée sanglant à l’arçon de sa selle, et rentre au camp le lendemain matin. Devant lui marchait le cheval blanc du marabout, portant ses armes et sa robe couverte de gris-gris. « Ainsi finit l’homme, dit le colonel Gallieni, qui rêva un moment la fortune des El-Hadj-Oumar et des Samory. Il eut tort de s’adresser trop tôt à la puissance française. »
La prise de Toubacouta et la capture du marabout Mahmadou-Lamine sont peut-être les deux faits d’armes les plus glorieux que nous ayons à enregistrer au Soudan français. Ils font le plus grand honneur au colonel Gallieni et au capitaine Fortin, qui ont su organiser cette victoire sans rien laisser à l’imprévu.