Un compositeur à qui la scène lyrique est redevable de plusieurs ouvrages estimables, bien qu'ils en soient tous exilés, Lemoine, venait de débuter par un opéra d'Electre. Comme on lui reprochait d'avoir appliqué une musique barbare à un sujet atroce, et d'avoir exagéré l'âpreté du système de Gluck, il demandait aux poëtes un drame lyrique qui lui fournît l'occasion de prouver que l'énergie n'excluait pas en lui la grâce, et qu'il possédait le langage de la sensibilité aussi bien que celui de la fureur. Hoffman lui offrit l'opéra de Phèdre; et l'on reconnut qu'un compositeur français pouvait s'asseoir entre les maîtres de l'école allemande et ceux de l'école d'Italie.
Le succès de Phèdre amena une liaison intime entre ses deux auteurs, et tourna au profit du théâtre pour lequel ils avaient travaillé. Ils firent ensemble le voyage d'Italie, où ils composèrent leur opéra de Nephte, et d'où Lemoine, qui avait appris à détendre son style, rapporta la partition des Prétendus.
L'union d'Hoffman et de Lemoine, quoique cimentée en terre papale, n'était pas indissoluble. Le divorce eut lieu dès qu'Hoffman eut rencontré Méhul. Il quitta le talent pour le génie.
Le premier produit de ce second mariage fut un chef-d'oeuvre. L'opéra d'Euphrosine et Conradin parut en 1790 au milieu de la tourmente qui agitait alors tous les esprits. Étranger aux intérêts de la révolution, il obtint néanmoins l'attention d'un peuple qui la refusait à tout ce qui alors ne s'y rattachait pas. Grâce aussi à l'habileté du poëte qui lui avait fourni l'occasion de se montrer tout à la fois comique et pathétique, héroïque et bouffon, Méhul prit place entre le Corneille et le Molière de la musique, entre Gluck et Grétry.
On ne se maintient pas toujours à la hauteur où l'on a été porté par un premier élan. Méhul néanmoins ne descendit pas l'année suivante du rang où l'avait élevé Euphrosine. Dans Stratonice, où il lutte de grâce et d'expression avec les plus heureux chants de Sacchini, il démontra, par l'effet, qu'il n'y a pas d'idée comme de sentiment, pas d'opération de l'esprit comme d'affection du coeur, dont l'orchestre ne puisse devenir l'interprète quand il parle sous l'inspiration d'un homme de génie; et c'est en développant les situations qu'avait conçues Hoffman, que Méhul recula les bornes de l'art. Ils composèrent ensemble Ariodant, le Jeune Sage et le Vieux Fou, Bion, ouvrages qui offrent tous des morceaux remarquables par leur originalité, effet de l'attention qu'Hoffman apportait toujours à offrir des situations originales à son musicien.
L'opéra d'Adrien est aussi un fruit de leur association. Heureuse imitation de l'Adriano in Siria de Métastase, ce poëme, non plus que celui d'Euphrosine, n'avait aucun rapport avec les circonstances où se trouvait alors la France: on était en 1792; mais comme la reine aimait les arts, comme elle avait parlé du talent de Méhul avec estime; comme sa voiture était ordinairement traînée par des chevaux blancs, et comme on savait que des chevaux blancs devaient traîner le char d'Adrien, le bruit s'étant répandu que la reine prêtait ses chevaux pour la représentation de cette pièce, on en inféra qu'elle était évidemment faite dans les intérêts de la cour, et on ordonna d'en suspendre les études.
Cela ne réconciliait pas Hoffman avec la révolution qu'il n'aimait déjà pas trop, quoiqu'il n'aimât pas trop non plus l'ancien régime. On le contrariait parce qu'on le croyait entiché d'aristocratie; il s'entêta dans son aversion pour la démocratie parce qu'on le contrariait.
Personne plus qu'Hoffman ne savait varier les formes de la satire. Le Directoire, comme tous les gouvernemens au reste, était assez friand d'éloges. Hoffman l'estimait peu, et pourtant il le louait tous les jours sans mesure, dans une feuille qu'il publiait alors; le proclamant juste à l'occasion d'une injustice, humain à l'occasion d'une proscription, désintéressé à l'occasion d'une concussion. Cependant aucune des diatribes où ces méfaits étaient dénoncés à l'indignation publique ne se voyait accueillie des ennemis du Directoire avec la faveur qu'ils accordaient aux panégyriques d'Hoffman. Il est vrai que son journal était intitulé le Menteur.
La même originalité s'était fait remarquer antérieurement dans ses critiques littéraires.
Hoffman, qui pensait que les vers d'un opéra-comique même devaient avoir la forme de vers, ne pardonnait pas à feu Sédaine de l'Académie Française, la platitude des vers de Richard Coeur-de-Lion. Voici ce qu'il imagina pour démontrer à quel point cet académicien avait poussé dans son chef-d'oeuvre le mépris de toute élégance poétique.