«Les philosophes du dernier siècle, avec lesquels Galiani était intimement lié, avaient introduit dans la critique de l'histoire un scepticisme qui en détruisait le merveilleux. Polichinelle n'est pas le seul personnage important à qui cette manie, introduite par Bayle et propagée par Voltaire, ait porté préjudice, et puis il n'est pas rare de voir un homme d'esprit se faire le défenseur d'un paradoxe dans l'unique intention de briller.

«Nous fondant sur des preuves irréfragables, nous défendrons, nous, les droits que le caprice d'un abbé conteste à Polichinelle, et nous espérons nous en tirer à notre honneur.

«Le Polichinelle napolitain, mon cher Monsieur, descend en droite ligne d'un histrion antique connu sous le nom de Mimus Albus, l'histrion blanc, nom qu'il tenait de son costume qui, jadis, comme aujourd'hui en Italie, était aussi blanc que l'habit de votre Gille.

«En 1797, dans une fouille faite à Rome près de l'Esquilin, on trouva une statue de bronze représentant un ancien mime masqué, qui avait, disent les archéologues, in utroque oris angulo sannæ, aux deux coins de la bouche des grelots seu globuli argentei, ou des globules d'argent; de plus il était gibbus in pectore et in dorso, bossu par devant et par derrière, in pedibusque socci, et il était chaussé d'un brodequin.

«Aux bosses près, que n'a pas conservées notre Polichinelle (c'est un Napolitain qui parle), n'est-ce pas là son portrait physique? On retrouve aussi son portrait moral dans celui qu'Apulée fait du même personnage in Apologia, dans son Apologie; il l'y appelle maccum, mot qui au sens de Juste Lipse, jadis professeur à Louvain, signifie bardum, un balourd, fatuum, un sot, stolidum, un imbécile. Nos Polichinelles modernes sont-ils autre chose?

«Le Mimus Albus jouait un rôle important dans les Atellanes, espèce de comédie particulière aux anciens Romains, et qui était pour eux ce que sont pour vous les farces. Ses fonctions dans les Atellanes étaient de faire rire les spectateurs par sa mise ridicule, ses grimaces, ses contorsions et ses saillies, tantôt licencieuses et tantôt satiriques. Homines absurdo habitu oris, et reliqui corporis cachinnos à naturâ excitantes. Il était originaire d'Atella, ville du pays des Osques, laquelle était placée entre Naples et Capoue, et qui se vantait d'avoir été le berceau des Atellanes. Or cette ville, qui existe encore, se trouve dans le voisinage d'Acerra, patrie du Polichinelle moderne. N'est-il pas évident que celui-ci n'est que le Mimus Albus ressuscité?

«—Sans contredit, signor, répondis-je à cet académicien. Mais comment le Mimus Albus, l'histrion blanc, a-t-il reçu le nom de Polichinelle? Cette question me semble un peu plus difficile à résoudre que la première.

«—Point du tout, me répliqua l'historiographe de Polichinelle: l'étymologie du nom de Polichinelle, que nous appelons Pullicinella, n'est pas plus difficile à trouver que la généalogie de sa personne; j'espère vous en convaincre.

«Mais poursuivons. J'ai omis de citer à l'appui de mon opinion sur l'origine de Polichinelle une assertion de M. Schlégel qui, dans la circonstance, peut faire autorité, puisqu'il ne s'agit pas ici de goût. Notez qu'il affirme, dans son Cours de littérature, avoir vu sur quelques uns de ces vases campaniens, plus connus sous la fausse dénomination de vases étrusques, des figures grotesques et masquées, portant des pantalons à larges plis, et une veste à manches, ce qui leur compose un habillement tout-à-fait étranger aux Grecs et aux Romains. N'est-ce pas là le costume du Polichinelle napolitain? Notez qu'il affirme aussi avoir trouvé dans les fresques de Pompeï la figure d'un mime antique parfaitement ressemblante au Polichinelle de nos jours.

«—D'après ces autorités, répondis-je, je tiens Polichinelle pour antique; mais il n'en peut pas être ainsi de son nom: ce nom n'est pas aussi vieux que sa personne. Polichinelle ne peut pas être un nom latin.