«—C'est ce qui vous trompe, me repartit l'Arcadien. Ce nom est latin, très-latin, tout aussi latin que le nom par lequel Horace et Virgile désignaient un poulet.

«—Un poulet, m'écriai-je, s'appelait pullus gallinaceus dans la langue du siècle d'Auguste, in sterquilinio dum quærit escam pullus gallinaceus, dit le fabuliste. Or, je ne vois guère plus de rapport entre pullus gallinaceus et pullicinella qu'entre Alfana et equus, que des étymologistes font dériver l'un de l'autre.

«—Distinguons, répliqua le savant; le poulet s'appelait aussi en latin pullicenus, dans la langue du siècle de Dioclétien, si ce n'est dans celle du siècle d'Auguste. Lampride dit en parlant de la passion d'Alexandre Sévère pour les oiseaux, et elle était grande puisqu'il comptait vingt mille ramiers dans sa volière, indépendamment des paons, des faisans, des poules; des canards et des perdrix qu'il faisait élever; Lampride dit que pour que cette manie impériale ne fût pas onéreuse au public, ce prince y satisfaisait par la vente de ses oeufs, de ses poulets et de ses pigeonneaux: ex ovis et pullicionis et pipineonibus (Lamp. in vita Alex. Sev., cap. 41). N'y a-t-il pas plus que de l'analogie entre pullicenus et pullicinella? Ce dernier mot ne parait-il pas être un diminutif du premier? Aussi ces archéologues prétendent-ils que ce nom fut donné au Mimus Albus en raison de la conformité de son nez saillant et crochu avec le bec des gallinacées.

«Pullicinellæ speciatim excellant adunco prominenteque naso, rostrum pullorum imitante.

«Cette conformité est frappante surtout entre le nez de Polichinelle et le bec du dindon, gallus Indicus. Mais le dindon n'est connu que depuis l'institution des jésuites, dont la célébrité est bien plus jeune que celle de Polichinelle.

«Les mêmes archéologues affirment aussi que pullicinella n'est qu'une traduction du mot maccus, qui signifiait dans le jargon des Osques ce que signifiait l'autre mot dans le jargon campanien, à qui le patois napolitain l'a emprunté. Maccus in vetere linguá oscâ et Pullicinella, vox italica ex dialecto Campaniæ deducta unum et idem sunt.

«—Je suis obligé d'en convenir, cette étymologie est tout-à-fait plausible. Le Polichinelle du midi est un vieux citoyen romain. Mais le Polichinelle du nord, si différent du vôtre par son costume, par sa taille et par sa figure, par sa face enluminée, par son habit bariolé, par ce chapeau à deux cornes, d'où sort une pyramide, et par sa double bosse, notre Polichinelle, dis-je, est-il autre chose qu'un badaud de Paris? L'invention de ce bouffon-là est évidemment moderne. Ne nous la contestez pas.

«—J'en suis au désespoir, reprit mon érudit, mais je ne puis même vous concéder l'honneur de l'avoir créé. Le type de votre Polichinelle ne se reconnaît-il pas dans la figure grotesque que M. Schlégel a découverte sur les murs de Pompeï? ne se reconnaît-il pas dans le personnage figuré sur le vase extrait des fouilles faites à l'Esquilin? Rappelez-vous que ce personnage est gibbus in pectore et in dorso, c'est-à-dire bossu par devant et par derrière, et qu'il portait à la bouche in utroque oris angulo sannæ, instrumens propres à accompagner ses bouffonneries, et qui pourraient bien avoir été remplacés chez le Polichinelle gaulois par cet instrument qui modifie si plaisamment sa voix, et qu'on appelle vulgairement pratique. La haute forme du chapeau de ce farceur ne rappelle-t-elle pas le bonnet phrygien que porte notre Pullicinella, et que portait le bouffon d'Atella? C'est ce bonnet dont vous avez élargi et relevé les bords en les galonnant ou les brodant avec du point de Hongrie.»

Cette démonstration me parut sans réplique.

Je ne suis pas de ceux qui prétendent que les modernes ont moins de génie que les anciens. Ils en ont autant qu'il en faut pour inventer Polichinelle et l'Énéide. Mais malheureusement cela était fait quand ils sont venus au monde. Il n'en est pas des arts comme des sciences, dont les progrès ne connaissent pas de limites. En matière d'art, on croit avoir inventé une chose quand on n'a fait que la retrouver. Nous ne créons pas, nous exhumons. La farce et la tragédie nous sont venues de l'antiquité dans le même tombereau. Il y a trois mille ans que la première épopée est sortie du cerveau d'Homère; trois mille deux cents que Palamède jouait aux échecs sous les murs de Pergame; le cheval de Troie a été fabriqué avant les joujous de Nuremberg, et le jeu d'oie lui-même est renouvelé des Grecs.