Polichinelle règne dans tous les pays civilisés, comme il a régné à toutes les époques de la civilisation. Il a des théâtres chez tous les peuples lettrés. Sous des habits et sous des noms différens il joue partout les mêmes farces. On en pourra juger par l'extrait suivant, que le prince Plucher Muscau a donné d'une tragédie anglaise dont Polichinelle est le héros, et qui est évidemment traduite du répertoire de nos marionnettes. Nous faisons tous les jours assez d'emprunts au répertoire britannique, pour lui pardonner d'avoir usé une fois de représailles, y eût-il plus que compensation.
En Angleterre, Polichinelle s'appelle Punch, abréviation évidente du nom Puncinella que les Napolitains lui donnent aussi.
«Quand la toile se lève (c'est le prince qui parle), on entend Punch fredonner derrière la scène l'air français de Malborough, sur quoi il arrive en dansant, et fait connaître aux spectateurs, en vers burlesques, quelle espèce d'homme il est. Il se dit un bon luron qui aime à plaisanter, mais ne souffre point qu'on le plaisante, et qui n'est doux que vis-à-vis du beau sexe. Il dépense librement son argent, et n'a d'autre but dans le monde que de rire et de devenir aussi gras que possible. Il est hardi comme un page et grand séducteur de jeunes filles, amateur de la bonne chère quand sa bourse est remplie, et quand elle est vide, prêt à vivre, s'il le faut, de l'écorce des arbres; s'il meurt, eh bien! qu'importe? tout sera fini pour Punch.»
Après ce monologue, il appelle Judy, sa jeune épouse, qui fait semblant de ne pas l'entendre, et finit par lui envoyer son chien. Punch caresse l'animal; mais celui-ci, dans son humeur hargneuse, le mord au nez et ne veut point lâcher prise, jusqu'à ce qu'enfin, après une bataille bouffonne et plusieurs plaisanteries un peu fortes de Punch, celui-ci parvient à se délivrer du chien, qu'il châtie comme il le mérite.
Pendant ce vacarme, l'ami de la maison, Scaramouche arrive avec un grand fouet, et demande à Punch pourquoi il s'est permis de rosser le chien favori de Judy, qui ne mord jamais personne. «Pas plus que moi je ne rosse les chiens, reprend Punch. Mais, poursuit-il, que tenez-vous là à la main, mon cher Scaramouche?—Oh! rien qu'un violon: auriez-vous envie d'en essayer le ton? Venez par ici, et écoutez ce superbe instrument.—Merci, merci, mon cher Scaramouche; je distingue les sons parfaitement de loin.» Scaramouche ne se laisse pourtant pas rabrouer, et se mettant à danser et à chanter, il fait claquer son fouet en guise d'accompagnement, puis passant devant Punch, il lui en lance comme par mégarde un grand coup dans la figure. Punch fait semblant de ne pas s'en apercevoir; et commençant aussi à danser de son côté, il saisit un moment favorable pour arracher le fouet des mains de Scaramouche, et lui donne, pour commencer, un coup si bien appliqué avec le manche, qu'il lui abat la tête. «Ah! ah! s'écrie-t-il en riant, as-tu entendu le violon, mon bon Scaramouche? et que penses-tu du son? tant que tu vivras tu n'en entendras pas de plus beau… Mais que fait ma Judy, ma douce Judy? pourquoi ne viens-tu pas?»
En attendant, Punch a caché le corps de Scaramouche derrière un rideau, et bientôt on voit paraître Judy, véritable contre-partie femelle de son mari, avec autant de bosses que lui et un nez plus monstrueux encore. Suit une scène comique de tendresse, après laquelle Punch demande à voir son enfant. Judy sort pour le chercher, et Punch, dans un second monologue, s'extasie sur le bonheur dont il jouit comme époux et comme père. Aussitôt que le petit monstre est arrivé, les parens ne se sentent pas de joie, et lui prodiguent les plus doux noms et les plus tendres caresses. Judy sort et laisse le nourrisson dans les bras de son père, qui veut imiter la nourrice et jouer avec l'enfant; mais comme il s'y prend d'une manière fort maladroite, celui-ci se met à crier comme un possédé. Punch cherche d'abord à le calmer, puis il s'impatiente, le frappe, et l'enfant, comme de raison, n'en crie que plus fort; il finit même par faire une incongruité dans la main de son père, qui, furieux, le jette par la fenêtre d'où le petit malheureux vient se casser le cou dans la rue. Punch se penche en avant pour le regarder, fait quelques grimaces, puis se met à rire et chante en dansant:
Dodo, l'enfant do;
Va-t'en, petit saligot;
En faire un autre est aisé,
Le moule n'est pas brisé.
Judy revient, et demande où est son enfant: «Il est allé dormir», reprend Punch avec le plus grand sang-froid. Mais à force d'être questionné, il avoue que pendant qu'il jouait avec lui l'enfant est tombé par la fenêtre. Judy au désespoir s'arrache les cheveux et accable son mari des reproches les plus amers. C'est en vain qu'il la cajole; elle ne veut pas l'écouter, et sort en lui faisant les plus terribles menaces. Punch se tient les côtes à force de rire, danse comme un fou, et bat la mesure avec la tête contre le mur, en chantant:
Qu'elle est folle en son chagrin!
Que de bruit pour un bambin!
Ah! je saurai, sur mon âme,
Bien morigéner ma femme.
Judy revient avec un manche à balai, et tombe sur Punch à bras raccourcis. Il commence par lui parler avec douceur; il promet de ne plus jamais jeter d'enfans par la fenêtre, et la prie de ne pas prendre la plaisanterie si fort au sérieux; mais quand il voit que rien n'y fait, il perd patience et finit comme avec Scaramouche, par tuer Judy. «Maintenant, dit-il de l'air le plus amical, notre querelle est terminée, ma chère Judy; si tu es contente, je le suis aussi: allons, relève-toi, bonne Judy: ne fais pas la sotte: c'est encore là une de tes simagrées. Quoi! tu ne veux pas te relever? eh bien! va donc retrouver ton enfant», et il la jette par la fenêtre.