AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Venise, le 17 prairial an V (5 juin 1797.)

Jaloux de remplir vos intentions, j'ai cru devoir attendre la célébration de la fête qui a eu lieu hier pour vous faire part de mon opinion sur la situation des esprits à Venise. Si, dans cette occasion, l'homme public se fait un rôle, le peuple du moins fait-il franchement le sien: lui seul se montre à découvert; et c'est lui particulièrement que je voulais étudier.

Il ne prend aucune part active à ce qui se passe ici. Il a vu tomber les lions sans donner aucune marque de joie; et, dans un peuple aussi mou, cela n'équivaut-il pas à des marques de tristesse?

L'appareil de la fête, la destruction des attributs de l'ancien gouvernement, la combustion du Livre-d'Or et des ornemens ducaux, n'ont excité en lui aucun enthousiasme: quelques cris se faisaient bien entendre de temps en temps, mais encore n'étaient-ils prononcés que par le petit nombre, parmi des spectateurs d'ailleurs peu nombreux.

Le sentiment le plus général dans les individus de toutes les classes est l'inquiétude.

L'insuffisance du gouvernement provisoire est même avouée par lui. La municipalité, faible et divisée, ne se regarde pas comme suffisamment constituée, et ses opérations se ressentent de ce défaut de confiance; composée d'un grand nombre d'hommes timides et de quelques hommes trop hardis, elle donne peu à espérer, et beaucoup à craindre; livrée à elle-même, elle passerait facilement de son inaction actuelle au plus terrible abus de l'autorité révolutionnaire.

Toutes les espérances se tournent vers vous, général. Grands ou petits, tous vous appellent: vous seul devez décider du sort de l'État, et mettre un terme aux prétentions secrètes des différens partis.

Quelques mots relatifs à l'esprit dans lequel avait été disposée la fête ne seront peut-être pas déplacés ici. J'ai vu avec plaisir qu'en exposant au peuple les bienfaits de la révolution vénitienne, on ne lui laissait pas oublier que c'était à l'énergie française qu'il en était redevable. Les monumens de l'aristocratie ont été consacrés à la reconnaissance comme à la liberté.

Sur l'une des colonnes de Saint-Marc, parée des couleurs françaises, se lisait cette inscription: Agli Francesi regeneratori dell' Italia, Venezia riconoscente; et sur le revers, Bonaparte. Sur l'autre colonne, un crêpe funèbre surmontait cette autre inscription: All' ombre delle vittime dell' oligarchia, Venezia dolente; et de l'autre, Laugier[9].