Ces deux colonnes, conquises par les Vénitiens quand, d'accord avec les Français, ils s'emparèrent de Constantinople, me rappellent qu'elles furent accompagnées de quatre chevaux, grecs d'origine, et successivement romains et vénitiens par droit de conquête. Ces chevaux sont placés sur le portail de l'église ducale; les Français n'ont-ils pas quelque droit à les revendiquer, ou du moins de les accepter de la reconnaissance vénitienne? Ne serait-il pas raisonnable aussi de les faire accompagner par les lions que Morosini fit enlever au Pirée? Paris ne peut pas refuser un asile à ces pauvres proscrits, plus recommandables pourtant par leur antiquité que par leur beauté.
Je ne finirai pas cette lettre, général, sans vous parler de notre expédition. On s'occupe activement de tous les préparatifs; le général Gentili presse et travaille sans relâche. On dit dans ce moment que la flottille, commandée par le capitaine Bourdé, est à la vue du port. Cette arrivée inespérée hâterait sans doute notre départ; mais nous n'avons pas encore de certitude. Je recueille, en attendant le moment de l'embarquement, toutes les instructions qui peuvent m'être utiles dans la mission que vous m'avez confiée. J'ai trouvé quelques livres; mais la circonspection des anciens écrivains nous prive d'une partie des ressources que nous devrions y trouver. J'ai été assez heureux pour mettre la main sur le seul Anacharsis qui fût peut-être ici. Je fais chercher Homère, que je veux accoler à l'Ossian de Cesarotti, dont je me suis déjà pourvu. J'ai fait enfin la rencontre d'un homme instruit, qui voyageait en Italie par mission de l'Académie des sciences; il sera probablement attaché à l'expédition comme médecin. Sous ce rapport et sous celui de savant dans plus d'une partie, il nous sera d'une grande utilité; il se nomme Lasteyrie.
Croyez, général, que je saisirai toutes les occasions de justifier, par mon zèle, la confiance dont vous m'honorez; croyez aussi à ma profonde reconnaissance: elle vous est aussi justement acquise que l'admiration de l'Europe au vainqueur de l'Italie.
ARNAULT.
AU GÉNÉRAL EN CHEF.
Venise, le 19 prairial an V (7 juin 1797.)
Tout se dispose pour le départ; l'arrivée du capitaine Bourdé a levé la majeure partie des obstacles; l'article seul des vivres nous arrête encore. La municipalité de Venise et les fournisseurs ont eu toutes les peines du monde à se mettre en mouvement. Las de tant de lenteurs, le général Baraguey-d'Hilliers a montré les dents: dès lors tout a marché.
J'ai rédigé, de concert avec le brave général Gentili, la proclamation que nous répandrons en débarquant; j'ai tâché d'y réunir un peu d'élévation à beaucoup de simplicité. Les Grecs auxquels nous avons affaire ne sont pas des Euripides ou des Platons: on les dit fort simples sous quelques rapports, si doubles qu'ils soient par caractère.
Les Vénitiens qui servent sur la flotte montrent la meilleure volonté, ils ne désirent rien plus que d'être commandés par des Français; et peut-être, général, serait-il possible de se les attacher tout-à-fait en les mettant à la solde française. Cette mesure, que le général Gentili voudrait étendre à tous les matelots des pays alliés et de Malte même, donnerait le moyen de remonter promptement la marine de la Méditerranée.
Je n'ai rien de nouveau à vous mander sur l'esprit public: il s'est montré, dans les deux fêtes qui ont suivi la première, tel qu'il avait paru d'abord. Les républicains sont dans la haute classe: c'est ce que mon admission dans quelques maisons nobles m'a mis à même de juger. J'ai trouvé beaucoup de lumières, beaucoup de philosophie dans plusieurs individus de cette société: je regrette que mon prochain départ ne me permette pas de les connaître plus à fond. On trouverait en eux de grandes ressources s'il était question de donner une constitution particulière au peuple vénitien, qu'ils connaissent parfaitement: l'ex-provéditeur Battaïa est un de ceux dont je veux parler.