—Ce n'est pas, ajoutai-je, que je ne sache me coiffer toute seule; on est quelquefois paresseuse, mais c'est un grand avantage à une demoiselle de se passer quand elle veut de sa femme de chambre.

—Madame, dis-je à madame de la Grise, si vous voulez me confier mademoiselle votre fille pour huit jours, je vous réponds qu'elle saura se coiffer parfaitement. Je lui ferai étudier ce joli métier-là trois heures par jour, je ne la quitterai pas de vue, elle couchera avec moi et sera ma petite sœur.

Madame de la Grise me dit qu'elle auroit l'honneur de me voir chez moi pour me remercier de toutes les bontés que j'avois pour sa fille; je n'insistai pas davantage.

On vint dire qu'on avoit servi, nous étions douze à table; la chère fut grande, assez mal servie, le mari et la femme donnoient à tous moments des ordres quelquefois différents; c'étoit une criaillerie perpétuelle. Pour moi, je parlois à mes gens en particulier, et puis je ne les regardois plus; tout alloit comme il pouvoit, et ordinairement tout alloit bien.

Après le dîner, on but chacun un petit coup de rossolio de Turin; on ne connoissoit alors ni café ni chocolat; le thé commençoit à naître.

On passa à quatre heures dans un grand cabinet où la musique nous attendoit; elle étoit composée d'un théorbe, d'un dessus, d'une basse de viole et d'un violon; une demoiselle jouoit du clavecin et prétendoit accompagner, mais elle le faisoit fort mal, ce n'étoit pas sa faute, elle s'en étoit défendue autant qu'elle avoit pu. L'organiste de la cathédrale, qui devoit faire ce personnage, étoit malade, et madame la lieutenante vouloit absolument un concert bon ou mauvais. Il commença et visa d'abord au charivari. Je ne pus m'empêcher de donner quelques avis à la demoiselle que son clavecin étoit d'un demi-ton trop bas, qu'il falloit faire des pauses et observer des silences en de certains endroits; mes avis ne furent pas inutiles, elle n'en savoit pas assez pour en profiter.

—Mais, madame, me dit le vieil abbé de Saint-Siphorien, vous parlez comme si vous saviez parfaitement la musique; mettez-vous là et accompagnez.

La pauvre demoiselle sortit aussitôt de sa place, et tout le monde me pressa tant, que je la pris.

Je voulus d'abord donner quelques idées de ma capacité, et je jouai quelques préludes de fantaisie et la Descente de Mars, où il faut beaucoup de légèreté de main; tous les musiciens virent bien à qui ils avoient affaire et me prièrent de régler leur concert. Je n'y eus pas grande peine, j'accompagnois à livre ouvert toutes sortes de musique, même italienne. Le concert joua juste et de mouvement, et il étoit huit heures qu'on ne croyoit pas qu'il en fût six; madame Bouju vint m'avertir que mon carrosse étoit prêt.

Je n'aimois pas à me mettre à la nuit avec mes pierreries, je pris congé de la compagnie et les priai de me venir voir, ils me le promirent.