On donne aux Détroits d'Hudson, qui conduisent à la Baye, environ cent vingt lieues de longueur. La terre des deux côtés est habitée par des Sauvages qui sont peu connus. La côte du Sud porte le nom de Terre de Labrador. Celle du Nord a reçu autant de noms differens qu'il y est venu de differentes Nations qui ont prétendu à l'honneur de la découverte. À l'Ouest de la Baye les Anglois ont fondé, comme on l'a déja remarqué, le Port Nelson, & tout ce Pays est connu à present sous le nom de Nouvelle Galles. La Baye porte en ce lieu le nom de Button; c'est l'endroit le plus large de toute la Baye de Hudson, il n'a pas moins de 130 lieues. Sur la côte de Labrador sont plusieurs Isles qui portent differens noms. Le fond de la Baye, par où l'on entend toute cette partie qui s'étend depuis le Cap Henriette Marie au Sud de la Nouvelle Galles, jusqu'à Redonda, au-dessous de la Rivière du Prince Rupert, a quatre-vingt lieues de longueur. Les François prétendent que le Continent qui est au fond de la Baye fait partie de la Nouvelle France; effectivement il faut confesser que depuis la Rivière de Sainte Marguerite, qui se jette dans celle du Canada, jusqu'à la Rivière du Prince Rupert, qui est au fond de la Baye de Hudson, il n'y a pas plus de 150 milles.

J'ai dit que M. Gillam avoit bâti sur la Rivière de Rupert un Fort auquel il avoit donné le nom de Fort-Charles. Les Anglois n'avoient jamais eu d'établissement dans ce lieu, & ne seront peut-être jamais tentés d'y en former un nouveau, car le Païs n'est guéres habitable. L'excessive rigueur du froid les forçoit de s'y tenir renfermés dans leurs Hutes. Au long de la nouvelle Galles est un Isle longue de 5 ou 6 lieuës, qu'on appelle Little-Rocky-Isle, ou la petite Isle aux rochers, qui n'est en effet qu'un affreux amas de rochers & de pierres, & dans laquelle on ne laisse pas de voir quantité de grands oiseaux. Environ trois milles au dessous de la partie de cette Isle qui est au Sud-Sud-Est on rencontre un dangereux banc de sable.

L'Isle de Charlton, qui est aussi dans la Baye, est composée d'un sable blanc & leger, & couverte de mousse blanche. On y voit des arbres en grand nombre. Cette Isle présente un spectacle agréable à ceux qui après un voïage de trois ou quatre mois au milieu d'une Mer extrêmement dangereuse & parmi des Montagnes de glace, qui exposent continuellement un Vaisseau à mille dangers, commencent à découvrir ici de la verdure, du moins si leur navigation se fait au Printems.

Si l'air au fond de la Baye est excessivement froid pendant 9 mois, il est très chaud pendant les trois autres mois. Sur les deux Côtes de Labrador & de la nouvelle Galles, la terre ne produit aucune sorte de grains; mais vers la Rivière de Rupert on trouve dans la bonne saison quelques fruits tels que des groseilles, des fraises, &c. Le Soleil se couche dans le cours du mois de Décembre à deux heures trois quarts, & se leve à neuf heures & demie. Pour peu qu'il paroisse, & que le froid soit temperé, on tue autant de perdrix & de lievres qu'on en désire. À la fin d'Avril les oyes, les outardes, les canards & quantité d'autres oiseaux y arrivent, pour s'y arrêter environ deux mois. On voit aussi dans le même tems une quantité prodigieuse de cariboux. Ces animaux viennent du Nord & vont au Sud. On auroit peine à croire quel est leur nombre. Ils occupent en profondeur le long des rivieres plus de soixante lieuës d'étenduë, & les chemins qu'ils font dans la neige sont plus entrecoupés que les rues des plus grandes Villes. La manière de les prendre, pour les Sauvages, est d'abbatre des arbres qu'ils entassent les uns sur les autres, entre lesquels ils laissent des ouvertures où ils tendent des collets. Aux mois de Juillet & d'Août les mêmes troupes retournent du Sud au Nord; & lorsqu'elles passent les Rivières & l'eau, les Sauvages les tuent facilement de leurs Canots, à coups de lance.

Mais ce qui peut engager les Européens à mépriser les obstacles que la nature leur oppose dans ces horribles lieux, est la multitude de castors, d'orignaux, de renards noirs & d'autres animaux qui fournissent les plus précieuses pelleteries, avec la certitude de se les procurer presque sans aucuns frais. Voici une piece curieuse qui fera juger du profit des Marchands. C'est le tarif des échanges de la Compagnie. J'en ai tiré de ma propre main cette copie sur l'original.

Regle d'échange pour les Marchandises de la Compagnie
Un Fusil, dix bonnes peaux de Castor.
Poudre à tirer, un Castor pour une demie livre.
Plomb à tirer, un Castor pour quatre livres.
Haches, un Castor pour une grande & une petite.
Couteaux, un Castor pour six grands couteaux.
Grains de colliers, un Castor pour une livre.
Habits galonnés, six Castors pour un habit.
Habits sans galon, cinq Castors pour un habit rouge.
Habits de femme avec galon, six Castors pour un habit.
Habits de femme sans galon, cinq Castors.
Tabac, un Castor pour une livre.
Boëte à Poudre de corne, un Castor pour une grande boëte ou pour deux petites.
Chaudron, un Castor pour le poids de chaque livre.
Peigne & Miroir, deux peaux.

On voit par ce tarif quel immense profit la Compagnie devoit faire à la Baye de Hudson si ce commerce eut été bien soutenu. On ne gagna pas d'abord moins de 400 pour cent: mais à mesure qu'on avança, la paresse ou d'autres obstacles arrêterent tellement le progrés, que les charges monterent bien-tôt plus haut que les retours.

En 1670 la Compagnie envoia Charles Baily, avec le titre de Gouverneur. Il partit accompagné de M. Ratisson, un de ces mêmes François qui avoient fait le voïage avec M. Gillam. Ils menoient avec eux vingt hommes, qui devoient rester au Fort Georges, bâti par M. Gillam sur la Rivière de Rupert. M. Bayly nomma pour son Secrétaire, Thomas Gorst, & lui donna ordre de tenir un Journal de leur voïage que j'ai actuellement entre les mains: mais j'y trouve tant de remarques triviales & qui sont dans toutes les autres Relations, que je n'en tirerai que les plus curieuses.

Le Chef des Sauvages qui habitoient les environs du Fort, reçut de nos Anglois le nom de Prince. Peu de jours après leur arrivée il vint avec d'autres Indiens & leurs familles demander des vivres au Gouverneur, en lui déclarant que ses Sauvages ne pouvoient rien tuer cette année, & qu'ils mouroient de faim. Cet incident fit faire de terribles réflexions aux Anglois qui n'avoient que des provisions médiocres, & qui ne faisoient pas trop de fond sur l'espérance d'en recevoir d'Angleterre. Cependant M. Bayly nourrit le Prince & sa famille, avec plusieurs autres qui s'étoient adressés a lui les premiers. Mais les excitant aussi à ne rien négliger pour se procurer des vivres, il se mit à leur tête avec une partie de ses gens, & les conduisit à la chasse dans des lieux affreux. Ils n'y tuerent que douze Renards, qui ne pouvoient leur faire une nouriture fort abondante ni fort agréable. Tout leur paroissoit excellent, parce que la faim devenoit plus pressante, & que l'air étant insuportable, on devoit compter pour un bonheur de trouver quelques-uns de ces animaux hors de leurs trous. Quelques jours après cette chasse le Prince Sauvage apporta de fort bonne foi au Gouverneur 4 jeunes Chevreuils qu'il avoit tués, suivant la convention qu'ils avoient faite ensemble de se communiquer mutuellement leurs provisions.

Pendant ce tems là M. des Groseliers, qui étoit demeuré au Port de Nelson avoit cherché des routes pour gagner la Rivière de Rupert, mais sans en pouvoir découvrir. Il trouva dans ses courses plusieurs baraques qu'il reconnut pour d'anciennes habitations de quelques Européens qui s'étoient retirés ou qui avoient peri de froid. Il trouva aussi les débris du Vaisseau de Sir Thomas Button; & ses Compagnons rapporterent par curiosité quelques pièces de ses meubles qui s'étoient conservées depuis soixante ans. M. des Groseliers retourna sans avoir réussi dans son entreprise, quoiqu'il fût sûr que la Rivière étoit dans la Baye où il faisoit ses recherches.