M. Bayly, qui s'étoit soutenu avec les provisions qu'il avoit apportées d'Angleterre, tomba dans une horrible frayeur au passage des Oies qui commencerent à se rendre du Nord au Sud. C'étoit la marque que le froid alloit augmenter, & que l'hiver dont il n'avoit encore senti que les approches devoit être extrémement rude. Quelle attente pour lui & pour ses gens! N'ayant néanmoins aucune espérance de pouvoir gagner un climat plus temperé, il commença par se précautionner contre l'excès du froid en faisant couvrir toutes les hutes des peaux qu'il avoit & de celles que les Sauvages lui apporterent en abondance. Il fit couper une grande quantité de bois, afin de l'avoir prêt autour du Fort dans les tems où il n'espéroit pas que ses gens pussent supporter la rigueur de l'air. Il envoya sa Chaloupe à la pointe de Confort, entre la Rivière Rupert & l'Isle de Charlton, pour y ramasser des coquillages dont on pouvoit tirer une espece d'huile qui servoit au defaut de chandelles, secours absolument nécessaire dans un Païs où les nuits sont si longues. Ensuite s'imposant des loix séveres dans la distribution des alimens qui lui restoient, il exhorta ses gens & les Sauvages qui avoient lié commerce avec lui à faire de nouveaux efforts pour rendre leurs chasses plus heureuses. Ils s'y employerent effectivement pendant huit jours avec un peu plus de bonheur; mais il tomba tant de neige dans une seule nuit que la terre en étant couverte à deux pieds de hauteur, il fallut abandonner la chasse. Les Oyes & d'autres oiseaux de passage, qui continuoient de traverser le Païs, voloient si haut, qu'il étoit impossible d'y prétendre par les armes à feu. L'unique espérance qui leur resta fut que la gelée durcissant bien-tôt la neige, on pouroit recommencer la chasse & tuer toujours par intervalles quelques bêtes sauvages. M. Bayly à qui l'on a reproché depuis d'avoir accordé trop facilement la communication de ses vivres au Prince Sauvage & à ses gens, se justifioit en répondant que toute compensation faite il avoit tiré plus de secours de ces Barbares qu'il ne leur en avoit donné; sans compter qu'étant plus entendus que les Européens à chasser dans des lieux qui sont autant d'horribles précipices pour ceux qui ignorent comment il faut avancer au milieu de la glace & de la neige; jamais nos Anglois n'auroient pû trouver l'art de tuer le moindre animal au milieu de l'hiver.
Enfin le froid devint si perçant, la glace si dure, & la neige si épaisse que les Sauvages confesserent eux-mêmes qu'ils n'avoient jamais vû d'exemple d'un hiver si rigoureux. Mais ce qui fut beaucoup plus terrible que le froid, c'est que la faim paroissant augmenter à mesure que les provisions diminuoient, on se vit à la veille de manquer tout-à-fait d'alimens. M. Bayly se reduisit comme tous ses gens à une demie livre de biscuit par jour & un quarteron de viande salée. Le Prince Sauvage à qui l'on déclara qu'il fallait renoncer au secours des Anglois, se remit à chasser, au mépris de la saison, mais avec si peu de succés que souvent dans quatre jours il ne tuoit pas une seule piece de venaison. Soit que les bêtes sauvages se fussent retirées au Sud, soit que gardant leurs tanieres dans ces froids extraordinaires, elles y vivent quelque tems sans nourriture; soit enfin, comme les Sauvages le prétendent, qu'elles s'entremangent dans leurs tanieres mêmes; on couroit des jours entiers sans appercevoir sur la neige aucune trace de leurs pas. Dans une chasse où nos Anglois accompagnerent les Sauvages, sur le recit d'un de ces Barbares qui avoit decouvert la piste de quelques bêtes, on tua deux Ours blancs d'une prodigieuse grosseur; mais ces animaux, affamés eux-mêmes, avoient attaqué si furieusement les chasseurs, qu'ils avoient tué plusieurs Sauvages & blessé deux Anglois. M. Bayly en laissa un au Prince, & subsista de l'autre pendant quelques jours.
On n'étoit encore qu'au milieu du mois d'Octobre, de sorte que ces premiers embarras sembloient annoncer de cruelles extrémités dans le cours de l'hiver. La neige avoit déja sept ou huit pieds de hauteur; & la nécessité de l'écarter presque continuellement des huttes n'étoit pas une peine médiocre. M. Bayly en exhortant ses gens à la patience leur annonça, que si le tems ne s'adoucissoit point, ou si la chasse ne devenoit pas plus abondante dans l'espace de quinze jours, la portion de nourriture seroit réduite encore à la moitié. Cette crainte faisoit déja trembler tout le monde, lorsque le 23 d'Octobre on vit paroître un grand nombre de Perdrix aussi blanches que la neige. Nos Anglois en tuerent d'abord cinquante, qui leur firent un festin délicieux; mais le bruit de la poudre les ayant bien-tôt effarouchées, l'approche en devint si difficile, qu'en huit jours de tems ils n'en purent tuer que douze. Il fallut se cacher dans la neige pour les surprendre, & la violence du froid y fit périr trois hommes. M. Bayly eut le visage gelé, c'est-à-dire que son nez, ses levres, ses oreilles & plusieurs endroits de ses joües devinrent absolument insensibles & demeurerent dans cet état jusqu'à la fin de l'hiver.
Le 25 de Janvier il arriva au Fort trois Indiens qui apporterent un Castor & trois douzaines de Perdrix. C'étoient des Chasseurs du Prince qui s'étoient fort écartés de leur habitation, & qui avoient risqué de passer plusieurs nuits dehors, ce qu'aucun de leurs Compagnons n'osoit entreprendre. Ils apportoient leur proie à M. Bayly plus volontiers qu'à leur Prince, dans l'espérance d'obtenir quelques verres d'eau de vie, dont il restoit encore plusieurs barils aux Anglois. Ils raconterent qu'à plusieurs journées de la Rivière ils avoient trouvé quelques corps morts, qu'ils croyoient être de la Nation des Onachanves, parce qu'elle avoit été en guerre avec celle des Nodwayes, & qu'elle en avoit beaucoup souffert. Le premier de Février on s'apperçut sensiblement qu'il dégeloit, & ce changement dura trois jours. Les Anglois n'avoient pas senti jusqu'alors, qu'en vivant presqu'uniquement de viande salée ils avoient gagné le scorbut. Mais quoique leurs douleurs devinssent cuisantes pendant le degel, ils profiterent si heureusement de cet intervalle pour la chasse des perdrix, que pénétrant dans des lieux où elles n'étoient point encore effrayées, ils en tuerent un fort grand nombre. Cependant la gelée recommença le 4, & fut en deux jours plus insuportable que jamais. La provision de perdrix qu'on avoit faite, & quelques autres animaux qu'on avoit tués dans le même tems, servirent à faire passer assez tranquillement le reste du mois.
Au commencement de Mars il arriva plusieurs Indiens des Nations écartées, qui construisirent des Hutes à l'Est du Fort, se proposant d'y passer le reste de l'hyver pour être à portée de trafiquer au commencement du printems. Ceux qui se trouverent les plus voisins du Fort, étoient de la Nation des Cuscudahs. Leur Prince envoya dire à M. Bayly de lui venir parler. Cette sommation parut incivile aux Anglois, & quoiqu'il ne soit pas question de politesse avec des Barbares, M. Bayly ne jugea point à propos de les accoutumer à ces airs de hauteur. Il sortit du Fort le 23 de Mars, accompagné de Jean Abraham & de dix autres de ses gens. Mais au lieu de se rendre aux Hutes du Prince des Cuscudahs, il affecta de passer outre, & d'aller jusqu'à la pointe de Confort, aux Tentes des autres Nations, où il acheta toute la viande fraiche qu'on voulut lui ceder.
Le Prince des Cuscudahs prit la peine de venir lui-même au Fort le 27. Il se fit précéder de six de ses gens pour annoncer son arrivée. Elle ne produisit pas beaucoup de changement parmi les Anglois. On le conduisit au Gouverneur, qui lui fit donner un verre d'eau-de-vie, & qui attendit ensuite ce qu'il avoit à lui demander. Le Prince Sauvage lui dit qu'il avoit apporté peu de castors, parce qu'il avoit été obligé d'en envoyer cette année un grand nombre en Canada; mais qu'il avoit néanmoins quelques belles peaux, dont il étoit prêt à faire l'échange. Il ajouta que pour marquer son affection au Gouverneur il vouloit l'avertir que la Nation des Nodwayes, sur les Terres desquels il avoit passé, étoit résolue de venir au printems attaquer & détruire les Anglois. Ensuite il fit présent à M. Bayly d'une fort belle peau, qu'il avoit apportée pour lui.
Le 31 de Mars on commença de tous côtés à voir paroître les oyes, les canards, les outardes, & plusieurs autres sortes d'oiseaux qui annoncent l'approche du printems. Les Anglois en prirent un si grand nombre qu'on se trouva dans l'abondance au Fort. Pendant ce tems-là les Indiens étoient toujours dans leurs cahutes. Le bruit s'étoit répandu parmi eux, qu'ils devoient être attaqués par quelques Nations Sauvages que les Missionaires avoient animés contr'eux, parce qu'ils tournoient leur commerce du côté des Anglois. Les François du Canada n'avoient pas employé moins d'artifices pour les empêcher de nous apporter leurs pelleteries. Ils les leur avoient payées beaucoup plus cher; & quelque tems avant l'hyver, ils étoient venus former un Établissement à huit journées de chemin du Fort Anglois de la Rivière de Rupert. M. Bayly mit en délibération s'il ne devoit pas transporter son Établissement dans un autre lieu. Le Conseil fut assemblé le 3 d'Avril 1674. L'opinion de M. Bayly fut de quitter un lieu dangereux. Mais le Capitaine Cole soutint que ce changement le seroit encore plus. Ce fut pendant ce débat que M. de Groseliers arriva heureusement au Fort avec quelques-uns de ses gens. Il fut d'avis que sans abandonner le Fort, qui étoit en état de faire une bonne défense, il falloit aller trafiquer dans d'autres lieux avec les Barques, & prendre pour cela le tems où les Nations Indiennes dont on avoit à se défier, seroient occupées à la chasse.
Pendant ce tems-là les Indiens qui étoient venus pour le trafic, bâtirent leurs Wigawams ou leurs Hutes fort près du Fort; & se retranchant avec presqu'autant d'habileté que les Anglois, ils avoient étendu si loin leurs palissades qu'elles touchoient presqu'aux nôtres. Cependant la communication étoit encore assez libre. Un de ces Barbares, devenu jaloux de sa femme, & l'ayant trouvée dans le Fort des Anglois, tira une hache qu'il portoit cachée sous son habit, & la blessa mortellement à la tête. La crainte d'être puni lui fit prendre aussi-tôt la fuite dans les bois. Un exemple si dangereux porta M. Bayly à donner ordre qu'on ne reçût plus dans le Fort que le Prince de Cuscudah, avec un petit nombre de ses principaux Courtisans, & l'on mit à la porte une garde bien armée.
Comme la neige, & la glace même, commençoit à fondre, elle manquoit souvent sous les pieds des Sauvages; mais ils se tiroient d'embarras en nageant & en barbottant comme des canards, de sorte qu'il y en eut fort peu de noyés. Le grand dégel arriva le 20 d'Avril. Alors les Anglois, qui avoient consumé leur eau-de-vie, leur bierre, & leurs autres liqueurs d'hyver, recommencerent à boire de l'eau. Les oiseaux & les animaux de toute espece devinrent si communs qu'on fut dédommagé des souffrances passées par l'abondance des vivres. Le commerce alloit fort bien avec les Sauvages. Outre les peaux qu'ils avoient apportées, ils se répandoient déja dans les forêts, où leurs chasses étoient fort heureuses. Le Gouverneur ayant été trompé par les Indiens de la pointe de Confort, qui lui avoient vendu beaucoup de mauvaise viande, les alla retrouver avec une partie de ses gens, & se fit faire satisfaction.
Le 20 de Mai, douze Indiens, sujets du Prince des Cuscudahs, arriverent dans sept Canots. Leur Prince les amena au Fort. Ils dirent au Gouverneur qu'il ne falloit pas s'attendre cette année à voir venir beaucoup de Sauvages des Terres d'en haut, parce que les François les avoient engagés à tourner du côté du Canada. Cet avis n'empêcha point le Gouverneur de faire préparer sa Chaloupe pour remonter la Rivière. L'arrivée des douze Indiens, entre lesquels étoit le Frere de leur Prince, fut l'occasion d'une Fête éclatante pour tous ces Barbares. Ils s'assirent tous en cercle. Un homme de la Troupe, qui étoit parent du Roi, partagea la viande, & sur-tout la graisse, en petites pièces. Le Roi fit ensuite un petit discours, dont la substance fut qu'ils devoient prendre courage contre leurs Ennemis. Alors toute l'Assemblée jetta un grand cri, après quoi le Distributeur fit le partage de la viande. Il est impossible de s'imaginer la prodigieuse quantité de nourriture que ces affamés dévorerent. La chair de toutes sortes d'animaux les flattoit indistinctement. Ils avaloient, pour liqueur, l'eau qui avoit servi à la cuire, grasse, épaisse, & noire comme de l'encre. Ce dégoutant repas ne dura pas moins d'une heure. Ensuite on distribua dans l'Assemblée de petits bouts de tabac. Ils commencerent à fumer tous ensemble. Ce fut comme le second acte de la Fête. Le troisiéme fut la danse, & le chant, au son d'une espece de timbale, c'est-à-dire d'un chaudron sur lequel ils avoient tendu une peau sechée. Ils passerent dans cet exercice le jour entier jusqu'à la nuit; & lorsqu'ils se retirerent, chacun apporta les restes du festin pour en faire part à sa famille; car il est rare qu'ils y amenent leurs femmes.