Le 22 de Mai il y eut une autre cérémonie, qui ne parut pas moins extraordinaire à nos Anglois. Les Indiens avoient avec eux une sorte de Devin, ou de prétendu Magicien. Ils lui bâtirent une petite tour, haute d'environ huit pieds, découverte par le sommet; mais si bien environnée de peaux que la vûë n'y pouvoit pénétrer. À l'entrée de la nuit, le Devin, qu'ils nommoient Pouaou, se renferma dans la Tour. Tous les Sauvages, s'étant attroupés aux environs, vinrent successivement le consulter sur les événemens dont ils vouloient sçavoir le succès. Quelques-uns lui demanderent s'il n'étoit point à craindre que les Nodways vinssent les attaquer. Il répondit qu'ils viendroient bien-tôt, & que sa Nation devoit être sur ses gardes, aussi-bien que les Mistigouses; c'est le nom qu'ils donnent aux Anglois.
Ils renouvellent souvent cette cérémonie, suivant leurs craintes ou leurs espérances; mais sur-tout lorsqu'ils commencent leurs chasses, & lorsqu'ils se marient. Chaque Sauvage a communément deux femmes, qu'il tient dans une dépendance qui approche de l'esclavage. Ils leur font couper du bois, faire du feu, nettoyer les peaux. Les hommes tuent les animaux sauvages, & ce sont les femmes qui les ramassent, qui en coupent les chairs, & qui prennent soin de les conserver ou de les préparer.
Le 24 de Mai, M. Baily, accompagné de quelques Anglois, & de quelques Sauvages, alla jusqu'au fond de la Baye, pour découvrir les Nodways, & s'assurer si le bruit qui s'étoit répandu de leur approche avoit quelque fondement; mais il ne rencontra ni eux, ni personne qui pût l'éclaircir.
À la fin de Mai, les oyes partirent pour gagner le Nord, où elles vont faire leurs œufs.
Le 27, il arriva, sur vingt-deux Canots, cinquante Sauvages, tant hommes que femmes & enfans. Ils avoient peu de castors. Leur Nation étoit celle des Pichapacanos, qui est fort voisine de celle des Esquimaux. Elles sont également pauvres. M. Bayly conçut mieux que jamais que les François attiroient vers eux la meilleure partie du commerce. Cependant, comme il avoit fait ses préparatifs pour remonter la Rivière, il envoya M. des Groseliers, le Capitaine Cole, & M. Gorst, avec quelques autres Anglois, & plusieurs Sauvages, pour tenter quelque chose par cette route. Ils revinrent, après un voyage de quinze jours, avec deux cens cinquante peaux. Le Chef de la Nation des Tabitis leur avoit dit que les Missionnaires Jésuites engageoient tous les Indiens de cette Contrée à fuir les Anglois, & à se lier avec les Nations qui étoient en Traité avec les François.
M. Bayly résolut d'attendre pendant une partie de la belle saison, à quoi pourroit aboutir le commerce de ceux qui venoient volontairement. Dans les entretiens qu'ils avoient avec eux par le moyen de M. des Groseliers & de quelques Anglois qui sçavoient leur langue, il leur demanda comment ils avoient fait dans un hyver aussi rude que le dernier, pour se procurer des alimens. La plûpart avoient eu des provisions si abondantes qu'ils s'étoient peu ressentis des incommodités de la saison. Mais ils avouerent que dans d'autres tems, lorsqu'ils avoient été pressés par la faim, ils avoient été jusqu'à tuer leurs enfans pour les manger. Il s'étoit même trouvé des occasions où le mari & la femme s'étoient battus jusqu'à ce que le plus fort avoit tué & mangé l'autre. Ces affreux récits se trouvent confirmés par toutes les Relations. Un Sauvage, qui avoit dévoré dans un hyver sa femme & six enfans, disoit qu'il n'avoit été attendri qu'au dernier qu'il avoit mangé, parce qu'il l'aimoit plus que les autres, & qu'en ouvrant la tête pour en manger la cervelle, il s'étoit senti touché de l'affection naturelle qu'un pere doit ressentir pour ses enfans. La pitié l'avoir tellement saisi qu'il n'avoit point eu la force de lui casser les os pour en succer la moële.
Quoique ces gens-là essuient beaucoup de misere, ils ne laissent pas de vivre fort vieux. Lorsqu'ils arrivent dans un âge tout-à-fait décrépit, qui les met hors d'état de travailler, ils font un festin, si leurs facultés le permettent, auquel ils invitent toute leur famille. Après avoir fait une longue harangue par laquelle ils les invitent à se bien conduire & à vivre dans une parfaite union, ils choisissent celui de leurs enfans qu'ils aiment le mieux, ils lui présentent une corde qu'ils se passent eux-mêmes au col, & prient cet enfant de les étrangler pour les délivrer de cette vie où ils se croient à charge aux autres. L'enfant charitable ne manque pas d'obéir aussi-tôt aux ordres de son père & l'étrangle le plus promptement qu'il lui est possible. Les Vieillards s'estiment heureux de mourir à cet âge, parce qu'ils croyent qu'en mourant vieux ils doivent renaître dans un autre monde comme de jeunes enfans à la mamelle & vivre de même toute l'éternité; au lieu que lorsqu'ils meurent jeunes, ils croyent renaître vieux, & par consequent toujours incommodés comme les vieilles gens.
Cependant ils n'ont aucune espece de religion; chacun se fait un Dieu suivant son caprice. Ils l'appellent Maneto; & dans leurs besoins ou dans leurs maladies, ils ont recours à ce Dieu imaginaire qu'ils invoquent en chantant, en hurlant autour du malade, & en faisant des contorsions & des grimaces moins propres à le secourir qu'à précipiter sa mort. Ils n'ont pas moins de confiance à leur Pouaou. Ils croyent si aveuglément ce que ce Charlatan leur dit qu'ils n'osent rien lui refuser, de sorte qu'il en obtient tout ce qu'il veut dans leurs maladies. Lorsqu'on lui demande la guerison de quelque fille ou de quelque jeune femme, il ne consent à les servir qu'après en avoir obtenu quelque faveur. Quoique tous ces Barbares vivent dans une ignorance & une grossiereté qui fait honte à la nature, ils ne laissent pas d'avoir une connoissance confuse de la création du monde & du déluge, dont les Vieillards font des histoires absurdes aux jeunes gens.
Ils sont d'ailleurs fort charitables à l'égard des veuves & des orphelins. Ils donnent tout ce qu'ils possedent avec beaucoup de désinteressement. Aussi sont-ils aussi riches les uns que les autres. Leurs tentes sont de peaux d'Orignaux ou de Cariboux, qu'ils portent resté sur leur dos lorsqu'ils décampent d'un lieu pour aller dans un autre; & l'hiver ils les traînent sur la neige. Ils se servent de raquettes pour marcher sur la neige, comme les Sauvages du Canada.
Il y a beaucoup de Castors dans la Baye de Hudson, & meilleurs même que ceux du Canada. Mais il est surprenant de voir la peine que les Sauvages ont à les prendre en hiver, parce que la peau n'en vaut rien l'Été & qu'elle n'a point de poil. Il faut qu'ils rompent les glaces à coups de haches & d'autres ferremens, quoique la glace ait dans le fort de l'hiver plus de quatre on cinq pieds d'épaisseur. Ces animaux ont un instinct particulier pour se loger. Ils choisissent une petite Rivière qu'ils barrent dans l'endroit le moins large, pour arrêter l'eau qui leur sert d'étang, au bord duquel ils font une cabane qu'ils couvrent de terre assez épaisse. Ils y font leurs amas de branches d'arbres, pour en manger l'écorce pendant l'hiver.