Ils ont divers appartemens dans ces cabanes. Ils ne mangent point dans le lieu où ils couchent, pour n'y pas faire de saleté. Le jour, ils n'approchent de leurs lits que lorsqu'ils ont envie de dormir. Ils sont ordinairement dans ces cabanes, deux, quatre ou six, toujours nombre pair, mâles & femelles, parmi lesquels il y a un maître qui a soin de faire travailler les autres. S'il se rencontre quelque paresseux, les autres le battent tant qu'ils le contraignent d'abandonner la cabane & de chercher parti ailleurs. Les castors ont les jambes fort courtes. Leur ventre traîne toujours à terre. Ils ont quatre dents fort grandes, deux dessous, deux dessus, avec lesquelles ils coupent le bois si facilement que dans un espace très court, ils abbatent un arbre aussi gros qu'un homme l'est par le corps. Ils ont la queüe platte comme une truelle de Maçon, avec laquelle ils portent la terre & maçonnent leurs cabanes & leurs écluses, avec plus d'industrie que l'Artisan le plus habile.

Outre le Castor, il se trouve des Loups cerviers, des Ours, des Martres, des Pequans, des Orignaux, des Elans, enfin de toutes sortes d'animaux dont les peaux sont les plus recherchées en Europe. La Baye de Hudson est sans contredit le lieu de toute l'Amérique, qui est le plus fecond dans cette sorte de richesse. On y a aussi l'agrément de la pêche pendant l'Été. On tend des filets dans les Rivières, avec lesquelles on prend des Brochets, des Truites, des Carpes, & quantité de cette sorte de poissons qu'on appelle du poisson blanc. Il ressemble à peu près au Harang blanc, & c'est sans contredit la meilleure espece de poisson qu'il y ait dans l'univers. On en peut faire des provisions pour l'hiver, en les mettant dans la neige, comme on y met la viande qu'on veut conserver. Lorsqu'ils sont une fois gelés, ils ne se gâtent plus jusqu'à ce qu'il dégele. On conserve aussi de cette manière, des Oyes, des Canards & des Outardes, que l'on met à la broche pendant l'hiver, pour accompagner les Perdrix & les Lievres; de sorte que pour ceux qui ayant passé la belle saison dans le Païs ont eu le tems de se précautionner pour l'hiver, il y a mille moyens de se rendre la vie commode sous un si mauvais climat, pourvû qu'on y ait seulement du pain & du vin de l'Europe. Quoique l'Été soit fort court, il donne le tems de cultiver de petits jardins, d'où l'on tire des laitues, des choux verds & d'autres légumes qu'on peut même saler pour l'hiver.

Enfin les Nodways se firent voir à un mille du Fort, & l'allarme fut aussi vive parmi les Indiens que pour les Anglois. Mais l'ennemi n'eut point la hardiesse d'avancer plus loin. M. Bayly se mit en marche pour tomber sur ces Barbares dans leur retraite. N'ayant pû les joindre, il profita de la tranquillité que leur départ lui laissa pour faire un voyage sur differentes Rivières, d'où il rapporta 1500 peaux. Le 24 de Juin, tous les Indiens qui étoient proche du Fort abandonnerent leurs Wigwams pour commencer leur grande chasse.

Le Gouverneur entreprit un autre voyage pour découvrir la Rivière de Shechitawam, dans le dessein de gagner de là le Port Nelson où l'on n'avoit point encore bâti de Fort. Dans le même tems M. Gorst qui étoit demeuré dans le Fort avec la qualité de Lieutenant, envoya quatre hommes bien armés dans une Barque jusqu'à la Rivière des Nodways, à laquelle ils trouverent cinq mille de largeur dans le lieu où les chûtes d'eau les obligerent de s'arrêter. Elle est pleine de Rocs & de petites Isles, qui servent de retraite à une prodigieuse quantité d'Oyes.

Après deux mois d'absence M. Bayly revint au Fort, & fit cette relation de son voyage. Il avoit trouvé la Rivière de Shechitawam où les Anglois n'avoient point encore pénetré. Il y étoit demeuré jusqu'au 21 de Juillet, à la recherche des Castors dont il n'avoit trouvé qu'un fort petit nombre. Cette Rivière est belle. Elle est au 52e degré de Latitude du Nord. Ses bords & les environs sont habités par une Nation assez nombreuse dont il avoit vû le Roy. Ayant promis à ce Prince de venir l'année suivante avec un Vaisseau bien fourni de Marchandises, on s'étoit engagé aussi à tenir prête une bonne provision de Castors, & à faire naître aux Indiens d'enhaut l'envie de venir trafiquer avec les Anglois. Le 21, M. Bayly ayant continué de voguer dans sa Chaloupe vers le Cap Henriette-Marie, avoit decouvert à quatorze lieuës de l'embouchure de la même Rivière, une grande Isle, entre le Nord-Nord-Est, & le Sud-Sud-Est. Il ne lui croioit pas moins de trente lieuës de tour, & ne lui connoissant point de nom il lui donna celui d'Isle de Viner.

Le 23, suivant la Côte pour doubler une pointe, il decouvrit une épaisse fumée, qui lui fit prendre le parti de descendre à terre. Il trouva sept Indiens dans une affreuse langueur. Les ayant pris dans sa Chaloupe, il les conduisit jusqu'à une petite Rivière nommée Equan, au bord de laquelle on trouva plusieurs cadavres de Sauvages. La mortalité s'étoit mise parmi eux après les souffrances du dernier hiver. M. Bayly laissa des vivres à ceux qu'il avoit laissés à bord, & leur vit remonter la Rivière d'Equan dans un Canot; mais la trouvant trop étroite, il n'osa s'y engager avec sa Chaloupe.

Le 27 sa Chaloupe faillit d'être submergée entre les glaces. Son Pilote étoit un Sauvage de la Nation des Washaos, qui avoit aux deux machoires une double rangée de dents. Il ne pouvoit supporter la présence de l'aiguille aimantée, parce qu'il la prenoit pour quelque dangereux animal; ce qui le rendit si incommode aux gens de M. Bayly qu'on prit de concert le parti de le mettre à terre. On ne trouvoit point de Castors, & quelques Sauvages, qu'on rencontroit toujours sur les Côtes assurerent qu'au delà du Cap, la Mer étoit encore remplie de glaces. Les vivres d'ailleurs commençoient à manquer dans la Chaloupe. M. Bayly resolut de s'en retourner au Fort. Il fut forcé, dans son retour, d'aborder à l'Isle de Charlton, où il souffrit pendant deux jours une faim violente, sans y rien trouver qui fût propre à la soulager. Enfin il arriva au Fort le 30 d'Août.

Quelques jours après son arrivée, on vît descendre dans la Rivière un Canot, chargé de deux hommes. L'un étoit un Missionaire Jesuite, né en France de parens Anglois; & l'autre, qui n'étoit avec lui que pour l'accompagner, se donna pour un Sauvage de la Nation des Cusdidahs & parent du Prince. Le Jesuite présenta au Gouverneur Anglois une lettre du Gouverneur de Québec, dattée le 8 d'Octobre 1673, par laquelle il prioit les Anglois, en vertu de la bonne intelligence qui regnoit entre les deux Couronnes, de traiter civilement ce Missionaire. Il étoit parti depuis longtems de Québec, mais il avoit été arrêté par divers avantures & par l'exercice de sa Mission. Quoiqu'il prétendît que sa lettre n'étoit qu'une recommandation hazardée, pour les occasions où il pourroit rencontrer des Anglois, M. Bayly s'imagina avec beaucoup de vraisemblance qu'il étoit envoyé pour observer nos établissemens; & sans le traiter avec moins de civilité, il prit le parti de le garder jusqu'à l'arrivée des Vaisseaux d'Angleterre. Ces soupçons furent augmentés par une lettre que le Missionaire remit à M. des Groseliers. Elle étoit de son Gendre, qui demeuroit à Québec, & qui s'étant mis en chemin avec le Jesuite & trois autres François, pour venir jusqu'à la Baye de Hudson, s'étoit rebuté des fatigues du voyage & du risque de passer entre tant de Nations Sauvages. Il étoit retourné à Québec avec les trois François. M. des Groseliers même ne fut pas à couvert de la défiance de M. Bayly, & tous les Anglois ne jugerent pas mieux de cette correspondance avec son Gendre.

Cependant lorsqu'on eut donné des habits au Jesuite, qui avoit été dépoüillé des siens dans sa route, & qu'on lui eut fait assez de caresses pour lui inspirer de la reconnoissance & de la tranquillité, il s'ouvrit d'un air si naturel qu'on revint aisement sur le sujet de son voyage. Quelque zele qu'il conservât pour la conversion des Sauvages, il déclara que ses soins ayant eu peu de succès, il n'étoit pas d'humeur à recommencer un voyage de quatre cens milles pour regagner Québec, & que son dessein étoit de repasser en Europe sur les Vaisseaux Anglois.

M. Bayly étoit souvent alarmé par la crainte des incursions d'un certain nombre de Nations Indiennes, qui s'étoient retirées mécontentes, parce qu'elles prétendoient que les Anglois leur avoient vendu leurs denrées trop cher. Il fit mettre toutes ses marchandises en sureté dans sa grande Barque, & se voyant à la veille de manquer de bien des choses nécessaires, il commença serieusement à reflechir sur sa situation. On étoit au 7 de Septembre, & jusqu'a lors il n'étoit point encore arrivé de Vaisseau d'Angleterre plus tard que le 22. La poudre lui manquoit. Il ne lui restoit pas plus de trois cens livres de farine ou de biscuit. Il ne falloit plus compter sur la viande fraîche, puisque ses gens ne pouvoient plus faire usage de leurs fusils, & les provisions de chair salée n'étoient pas assez abondantes pour lui faire envisager tranquillement l'avenir. La pêche étoit une ressource; mais il se souvenoit que la patience avoit manqué plus d'une fois à ses gens, & de quoi ne devoit-il pas se croire menacé si la saison se passoit sans qu'ils vissent arriver aucun Vaisseau d'Angleterre? Toutes ces réflexions lui causerent tant d'inquiétude, que dans le chagrin qu'il eut lui-même de se voir négligé par la Compagnie, il fixa un terme, au-delà duquel il prit la résolution de tout entreprendre pour retourner en Angleterre. C'étoit le dix-sept qu'il devoit partir, & ce dessein, qu'il déclara publiquement fut applaudi de tout le monde. On n'avoit à la vérité qu'une Chaloupe & deux grandes Barques; mais le désespoir rend tout facile, ou fait perdre du moins la vûë du danger à des gens accoutumés à la Mer.