Telle étoit la disposition de toute la Colonie, lorsque le Jesuite, étant vers le soir dans ses exercices de Religion, à quelque distance du Fort, avec M. des Groselliers, & un autre Catholique crut avoir entendu fort distinctement sept coups de canon. Ils revinrent au Fort dans le mouvement de leur joie, pour communiquer cette nouvelle au Gouverneur. On tira aussi-tôt les plus gros canons du Fort, quoique sur une nouvelle si incertaine on eut peut-être mieux fait d'épargner la poudre. Cependant un Sauvage de la pointe de Confort vint donner avis le jour suivant qu'on y avoir entendu plusieurs coups de canon. Comme on avoit fait partir la Chaloupe pour aller à la découverte jusqu'à cette pointe, l'impatience fut extrême jusqu'à son retour. Le jour entier se passa sans qu'on la vît paroître, & tout le monde auguroit mal de ce retardement. Enfin elle se fit voir, mais sans signal. Ce fut un nouveau sujet de défiance qui réduisit tous les Anglois presqu'au désespoir. Mais à son approche on découvrit six Matelots, qui n'étoient pas du Fort, & qui avoient été députés pour avertir que le Capitaine Gillam étoit arrivé à la pointe de Confort, commandant le Prince Rupert, à bord duquel il avoit M. Willam Lyddal nouveau Gouverneur.

Le jour suivant M. Baily & M. Gorst se rendirent à la pointe de Confort, où le Shafhbury, commandé par le Capitaine Shepherd, arriva aussi d'Angleterre. Le nouveau Gouverneur ayant lû sa Commission, tout le monde ne pensa plus qu'à réparer les Vaisseaux qui avoient beaucoup souffert du voyage, & qu'à les charger promptement, avant que la saison devînt plus mauvaise pour le retour.

Le 18 de Septembre M. Lydal arriva au Fort, & prit possession de son Gouvernement. Mais l'air étoit déja si froid, & les pronostics si fâcheux pour l'hyver suivant, que les Matelots les plus expérimentés commencerent à douter s'il n'y auroit pas trop d'imprudence à se remettre en Mer. On tint là dessus plusieurs Conseils. Enfin l'on résolut que les deux Vaisseaux passeroient l'hyver dans la Baye, & que, pendant quelques beaux jours qui restoient à esperer, les deux Équipages s'employeroient à couper du bois, à bâtir des maisons pour eux-mêmes, & à construire quelques édifices communs.

Mais en calculant les provisions qui étoient arrivées par les deux Vaisseaux, & le nombre de bouche qu'il y avoit à nourrir pendant un hyver, dont la durée pouvoit aller jusqu'à dix mois, M. Baily fit confesser à M. Lidal que la résolution du Conseil étoit beaucoup moins prudente que celle du départ. Il se trouvoit, par un compte clair, qu'on ne pouvoit faire fond pour chaque tête que sur quatre livres de farines par semaines. M. Liddal, qui avoit l'humeur fort vive, répondit à cette objection que le pis aller étoit de mourir de faim tous ensemble. Mais les raisonnemens de M. Baily prévalurent enfin, & les deux Vaisseaux retournerent cette année avec une partie des gens qui avoient souffert les rigueurs de l'hyver précedent. Entre plusieurs curiosités qu'ils rapporterent, on a conservé, dans les papiers de la Compagnie, quelques mots du langage des Indiens de la Baye, que M. Bayly même avoit pris soin d'écrire de sa main.

Arakana,du pain.
Astam,venez ici.
Assine,du plomb.
Apit,un gril.
Arremitogisy,parler.
Anotch,tout-à-l'heure.
Chickahigon,une hache.
Esckon,des ciseaux.
Pishihs,une petite chose.
Pastofigon,un canon.
Pistosigou à hish,un pistolet.
Pihikeman,un grand couteau.
Petta à Shum,donnez-moi une piece.
Peguish à con gau moon, je mange du potage ou du pudding.
Spog,une pipe.
Stenna,du tabac.
Shckahoun,un peigne.
Tapoy,cela est vrai.
Manitohinggin,un habit rouge.
Metus,des souliers.
Mokeman,un couteau.
Mickedy, ou Pickau,de la poudre.
Mekihs,des colliers.
Moustodauhish,une pierre.
No munnish e to ta,je ne vous entend point.
Owma,celui-ci, ceci.
Tancey,ou.
Tinisonec iso?comment appellez-vous cela?
Tequan?que dites-vous?

M. Bayly, à son retour en Angleterre, rendit compte de toutes ses observations, & des facilités qu'on pouvoit trouver à donner plus d'étendue à notre commerce dans la Baye de Hudson. Les espérances qu'il fit concevoir, dépendant particuliérement de la certitude des vivres pendant l'hyver, on résolut de pourvoir si libéralement à cet article, qu'il y eût toujours pour chaque tête le double de la nourriture nécessaire. Ce fut sur ce fondement qu'on résolut de fortifier l'année suivante Port Nelson, qui avoit été si négligé jusqu'alors, que M. des Groseliers avoit été forcé de l'abandonnée avec le petit nombre d'Anglois qu'il y avoit eu pendant quelque tems. M. Jean Bridger fut nommé pour cette entreprise, sous le titre de Gouverneur de la partie Occidentale de la Baye de Hudson, depuis le Cap Henriette Marie, qui fut compris dans le Gouvernement de la partie Occidentale.

M. Jean Nixon succeda l'année suiyante à M. Liddal, & ce fut sous lui que la Compagnie transfera l'Établissement du Fort Rupert à la Rivière de Chickewan, lieu plus fréquenté par les Indiens. L'isle de Charlton commença aussi dans le même tems à se peupler, & à devenir le rendez-vous de tous les Facteurs de la Baye, qui y transporterent leurs marchandises, pour y charger les Vaisseaux à mesure qu'ils arrivoient d'Angleterre.

Ce ne fut qu'en 1682, que M. Bridger s'embarqua pour le Port Nelson. Avant qu'il y put arriver, Benjamin Gillam, Capitaine d'un Vaisseau de la nouvelle Angleterre, & fils du Capitaine Gillam, qui eommandoit le Prince Rupert au service de la Compagnie, s'étoit établi au même lieu; & par un autre hazard, à peine y avoit-il passé quinze jours que MM. des Groselers & Ratisson, qui avoient quitté le service de la Compagnie Angloise sur quelques mécontentemens, y étoient venus aussi du Canada, à la tête d'une nouvelle Compagnie de François. Gillam n'avoit point été assez fort pour les repousser. Mais il étoit demeuré au Port Nelson, où M. Bridger arriva dix jours après les François. À son arrivée MM. des Groseliers & Ratisson lui firent signifier, sur son Vaisseau, qu'il eût à se retirer promptement, parce qu'ils avoient pris possession de ce lieu au nom du Roi de France. M. Bridger ne laissa point de débarquer une partie de ses marchandises, & de mettre ses gens à l'ouvrage pour former son Établissement. Les François demeurerent aussi sans aucune marque d'hostilité. M. Ratisson se lia même fort étroitement avec M. Bridger, & cette amitié dura depuis le mois d'Octobre 1682 jusqu'au mois de Février de l'année suivante; mais sur quelque differend qui s'éleva, Groseliers & Ratisson se saisirent de Bridger, de Gillam, & de leurs gens, & de tous leurs effets. Les ayant gardés Prisonniers pendant quelques mois, ils partirent enfin pour Québec, où ils menerent avec eux Bridger & Gillam; mais ce fut après avoir embarqué le reste des Anglois dans une fort mauvaise Barque, avec laquelle ils eurent le bonheur de joindre un Vaisseau Anglois près du Cap Henriette Marie.

Groseliers & Ratisson repasserent de Québec en France. La Compagnie d'Angleterre ayant appris leur retour en Europe, leur écrivit pour leur promettre d'oublier le tort qu'ils lui avoient fait, & de les employer avec des appointemens considérables, s'ils vouloient entreprendre de chasser du Port Nelson les François qu'ils y avoient établis, & faire tomber entre les mains des Anglois toute la pelleterie qu'ils y avoient amassée, comme une sorte de dédommagement pour les pertes que la Compagnie avoit essuyées. Cette proposition leur fut si agréable, que s'étant rendus en Angleterre, ils reprirent la route du Port Nelson, d'où ils chasserent en effet leurs compatriotes. Le Capitaine Jean Abraham fut nommé Gouverneur à la place de M. Bridger, & conserva cet emploi jusqu'en 1684.

De l'autre côté, M. Nixon, Gouverneur du Fort Rupert, fut rappellé en 1683, & reçut pour successeur Henry Sergeant, sous lequel, ou du moins par les instructions duquel je trouve que cet Établissement fut transferé sur la Rivière de Chickewan, qu'on a nommée depuis la Rivière d'Albany. On y bâtit un nouveau Fort, dont le Gouverneur fit le lieu de sa résidence. Il est au fond de la Baye, au-dessous de la Rivière Rupert. M. Sergeant eut ordre d'apporter tous les ans, au commencement du printems, toutes les pelleteries qu'il auroit amassées à l'Isle de Charlton, pour y attendre les Vaisseaux de la Compagnie, & de visiter les autres Établissemens, pour en faire apporter la pelleterie au même rendez-vous.