Les choses demeurerent dans cet état jusqu'en 1686, que M. le Chevalier de Troies vint de Québec avec un corps de François, qui nous chasserent de nos Établissemens. Nous y rentrâmes en 1696; mais l'année suivante, nous perdîmes dans les glaces, à l'entrée de la Baye deux Vaisseaux, le Hamshire & l'Owners. Cette perte découragea la Compagnie, & le commerce fut languissant jusqu'à la guerre du commencement de ce siécle, qui nous fit tout perdre, à l'exception du seul Fort d'Albanie, où M. Knight eut l'art de se soutenir jusqu'en 1706, qu'il resigna son Poste à M. Fullerton. Rien ne marque mieux la décadence de nos affaires que le silence de tous nos gens de Mer jusqu'à la paix d'Utrecht. Mais on trouve dans la relation d'un étranger, nommé M. Jéremie, le récit suivant. Il parle comme témoin.

»J'étois de l'embarquement qui se fit en France par les soins de M. de la Forêt. Nous nous rendimes à Plaisance avec quatre Vaisseaux, dont M. d'Iberville Gouverneur du Canada, prit le commandement. Il s'embarqua sur le Pelican, de 50 canons. M. de Serigny, son frere commandoit le Palmier, de 40 canons. Le Profond, étoit commandé par M. du Gué; & M. de Charrier commandoit le Vespe.

Lorsque nous fûmes entrés dans le Détroit de Hudson, les glaces nous forcerent de nous separer. M. d'Iberville prit le devant & M. du Gué fut poussé par les courans, tout-à-fait du côté du Nord, où il rencontra trois Navires Anglois contre lesquels il se battit depuis huit heures du matin jusqu'à onze heures du soir, sans que les Anglois le pussent prendre. M. d'Iberville arriva le 5 de Septembre à la rade de Port Nelson, que les François avoient nommé en 1694 le Fort Bourbon, comme ils avoient donné à la Rivière le nom de Sainte Therese, parce qu'ils avoient réduit ce jour-là le Païs sous leur obéïssance. Il envoya sa Chaloupe à terre, avec 25 hommes de son Équipage.

Le 6 les Navires Anglois arriverent. M. d'Iberville se disposa à les recevoir. Il leva les ancres & fut au devant d'eux. Le voyant seul contre trois, ils se flattoient de l'enlever; mais ils furent extrêmement surpris de l'intrépidité avec laquelle il alla les attaquer. Dès sa première volée, il en traita un si mal qu'il le força de se rendre sans oser plus remuer. Ensuite, il perça le côté à l'Amiral qui étoit de 50 pièces de canon, contre lequel il fit tirer si à propos sa volée, qu'avant que les Anglois eussent le tems de changer de bord, ils virent la moitié de leurs voilures dans l'eau, & coulerent à fond devant leur troisiéme Vaisseau qui ne pensa qu'à se sauver. M. d'Iberville lui donna la chasse, mais il ne put l'empêcher de s'éloigner à la faveur de la nuit, & retournant vers sa prise il s'en mit en possession.

La nuit du sept au huit, il s'éleva une si furieuse tempête du vent du Nord, que M. d'Iberville & sa prise furent jettés sur la Côte sans pouvoir l'éviter. Le Navire Anglois fut perdu comme l'autre, avec vingt trois hommes qui se noïerent. Tous les autres se sauverent à terre, parce qu'heureusement la marée se trouva basse.

Tous nos Vaisseaux s'étant rassemblés, nous commençâmes l'attaque du Fort. Les Anglois firent peu de resistance, & lorsqu'ils eurent appris de leurs gens mêmes le sort de leurs Navires, ils se rendirent sans capitulation. M. d'Iberville ayant fait son entrée dans le Fort, y mit l'ordre qui convenoit aux interêts de la France; après quoi il s'embarqua le 14 de Septembre sur le Profond pour retourner en Europe. Il n'emmena que le Vespe, parce ce que le Palmier avoit cassé son Gouvernail en touchant sur une barre; & M. Serigny qui le commandoit, demeura Gouverneur du Fort.

En 1698, il vint un autre Navire à qui l'on avoit eu soin de faire apporter un Gouvernail, parce que dans tout ce Païs, qui n'est couvert que de Sapins, on ne trouve point de bois qui puisse servir à cet usage. Alors les deux Vaisseaux repasserent en France, & M. de Serigny laissa le commandement du Fort à M. de Matigny son parent. Pour moi j'y restai avec le titre de Lieutenant & ma qualité d'Interprete. Il y eut successivement trois Gouverneurs, sous lesquels il ne se passa rien de remarquable.

En 1707, après avoir demandé plusieurs fois mon congé à MM. de la Compagnie pour repasser en France, j'eus le bonheur enfin de l'obtenir. À mon arrivée à la Rochelle, je fus proposé à la Cour pour aller relever celui qui commandoit au Fort Bourbon. C'étoit alors M. de Lille, frere de M. de Saint Michel, qui étoit autrefois Capitaine de Port à Rochefort.

Je levai une nouvelle Garnison à la Rochelle, avec laquelle je partis en 1708. Mais lorsque nous eûmes gagné l'entrée de la Baye de Hudson, les vents nous furent si longtems contraires, qu'ils nous forcerent de relâcher à Plaisance, où nous tirâmes des vivres du Canada. L'année suivante ayant eu le vent plus favorable, je me rendis au Fort Bourbon, & j'y trouvai M. de l'Isle dans le dernier embarras. Il étoit à la veille de manquer de vivres. Comme j'étois arrivé fort tard, & que le Navire avoit été fort maltraité par les glaces, il fallut faire un second hivernement, ce qui causa une perte considérable à MM. de la Compagnie, qui avoient tout à la fois deux Garnisons, avec un gros Équipage, à payer & à nourrir. Pendant l'hiver M. de l'Isle fut attaqué d'un asthme dont il mourut. Je suis resté pendant six ans Gouverneur du Fort Bourbon, où j'avois eu l'honneur d'être établi par une commission du Roy que je garde encore, quoique mes Prédécesseurs n'eussent jamais eu cet avantage; & je n'ai quitté mon emploi qu'en 1714, lorsque je reçus des ordres de la Cour, avec des lettres de M. de Pontchartrain, pour remettre le Poste aux Anglois, suivant le Xe & le XIe article du Traité d'Utrecht, par lesquels la France restituoit aux Anglois tout ce qu'ils avoient possedé dans la Baye de Hudson, avec les Stipulations contenues dans ces deux articles.

J'ai acquis dans un si long intervalle des connoissances dont je ne suis redevable qu'à mes observations. Quoique le Fort soit bâti sur la Rivière que nous avons nommée Sainte Therese, c'est par la Rivière de Bourbon que descendent tous les Sauvages qui viennent en traite. Cette Rivière est d'une si grande étendue qu'elle passe par plusieurs grands Lacs, dont le premier, éloigné de la Mer d'environ 150 lieues, n'a pas moins de 100 lieues de circonférence. Les Sauvages le nomment Tatusquoiaousecahigan, ce qui veut dire Lac des Forts. Il s'y décharge du côté du Nord une Rivière que l'on nomme Quisisquatchiouen, c'est à dire Grand courant. Cette Rivière prend sa source d'un Lac éloigné du premier de plus de 300 lieuës, qui se nomme Michinipi ou Grande Eau, parce qu'en effet il est le plus grand & le plus profond de de tous les Lacs. Il a plus de 600 lieues de tour, & reçoit plusieurs Rivières, dont les unes correspondent avec la Rivière Danoise & les autres dans le Païs des Placotes de Chiens. Autour de ce Lac & le long de toutes ces Rivières, il y a quantité de Sauvages, dont les uns se nomment Gens de la grande Eau & les autres sont les Assinibouels. Il faut remarquer qu'autant que les Esquimaux sont farouches & barbares, autant ceux-ci sont humains & affables, aussi-bien que ceux avec qui l'on entretient commerce dans la Baye de Hudson. Ils ne traitent les François qu'avec les noms de peres & de patrons. Ils sont amis de la vérité & de la justice, & le mensonge passe parmi eux pour un grand crime.