À l'extrêmité du Lac des Forts, la Rivière Bourbon reprend son cours, qui procede d'un autre Lac, nommé Anisquaounigamou, c'est à dire, jonction des deux Mers, parceque dans son milieu les terres s'approchent & se joignent presqu'entierement. La partie du côté de l'Est, qui est située en long, à peu près Nord & Sud, est un Païs de terres épaisses, où l'on trouve beaucoup de Castors & d'Orignaux. Là commence le Païs des Cristimaux. Le climat y est beaucoup plus temperé qu'au Fort Bourbon. Le côté de l'Ouest de ce Lac est rempli de fort belles prairies, dans lesquelles il y a quantité de bestiaux. Ce sont des Assinibouels qui occupent tout ce Païs. Ce Lac n'a pas moins de 400 lieues de tour, & 200 lieues environ du premier.
À 100 lieues plus loin, vers l'Ouest-Sud-Ouest, toujours le long de cette Rivière, il y a un autre Lac qu'ils nomment Ouenipigouchi, ou la petite Mer. C'est à peu près le même Païs que le précedent. Ce sont des Assinibouels, des Cristimaux & des Sauteurs, qui occupent les environs de ce Lac. Il a 300 lieues de tour. À son extrémité, est une Rivière qui se décharge dans un Lac que l'on nomme Tacamiouen, & qui est moins grand que les autres. C'est dans ce Lac que se décharge la Rivière du Cerf, qui est d'une si grande étendue que les Sauvages de la Baye n'ont encore pû aller jusqu'à sa source. Par cette Rivière on en peut joindre une autre, qui porte son courant du côté de l'Ouest, au lieu que toutes celles, dont je viens de parler, se déchargent dans la Baye de Hudson, ou dans la Rivière du Canada. J'ai fait tous mes efforts, pendant que j'étois au Fort de Bourbon, pour envoyer des Sauvages de ce côté là, dans la vûë de découvrir s'il n'y a point quelque mer dans laquelle cette Rivière se décharge. Mais ils sont en guerre continuelle avec une Nation qui leur barre le passage; j'ai interrogé des Prisonniers de cette Nation que nos Sauvages avoient amenés exprès pour me les faire voir. Ils me dirent qu'ils étoient en guerre avec un autre Nation beaucoup plus éloignée qu'eux à l'Ouest; & cette Nation, ajouterent-ils, avoit pour voisins des hommes barbus qui se fortifient avec de la pierre & se logent de même. Ces hommes portant barbe ne sont pas vêtus comme eux & se servent de chaudieres blanches. Ils cultivent la terre avec des outils qui sont aussi d'un métal blanc; & de la manière dont le Sauvage que j'interrogeois me dépeignit le grain qu'ils recueillent, il faut que ce soit du maïs.
Pendant que j'étois à Québec, M. Begon, Intendant du Canada, me pria de lui donner les connoissances que j'avois de ce Pays-là, pour faire entreprendre quelque découverte par la nouvelle France. Mais elle seroit beaucoup plus facile par les routes que je viens de marquer, si nous possedions encore le Fort Bourbon. Outre que le chemin seroit beaucoup plus court, ce sont presque toujours de beaux Pays, où l'on ne manqueroit point de chasse par la quantité d'animaux de toutes sortes d'especes qu'on rencontre dans toutes ces Contrées; sans compter que la terre y produit quantité de fruits sans culture, tels que des pommes, des prunes, du raisin, &c. Au Sud-Ouest du Lac Tacamiouen, on trouve une Rivière qui se décharge dans un autre Lac, nommé le Lac des chiens, & qui n'est pas fort éloigné du Lac supérieur, ou nos Voyageurs vont tous les jours par la Rivière de Montreal.
La Rivière de Sainte Therese, que les Anglois nomment Rivière de Port Nelson, n'a pas plus d'une demie lieue de large à son embouchure où le Fort est situé. En 1710, on fit bâtir, à deux lieues du Fort, du côté du Sud, le Fort Phelipeaux, & un grand Magasin, pour servir de retraite dans les cas pressans. C'est dans ce lieu que commencent les Isles dont la Rivière est entrecoupée. À vingt lieues du Fort, elle se partage en deux bras, & celui qui vient du côté du Nord, que les Sauvages nomment Apitsibi, ou Rivière du Barefeux, communique à la Rivière de Bourbon. C'est par cette route que la plûpart des Sauvages qui viennent en traite, descendent, à l'aide d'un Portage qu'ils font, du Lac des Forêts jusqu'à cette Rivière.
Vingt lieues au-dessous de cette première division, il y en a une autre qui vient du Sud, & qui communique à la Rivière des Saintes Huiles dont je vais parler. Le bras qui vient de l'Ouest n'a pas beaucoup d'étendue. Il est divisé en plusieurs petits ruisseaux, sur lesquels on trouve quantité de castors, de loups-cerviers, de martres & d'autres pelleteries.
Entre le Fort Bourbon, & celui de Phelipeaux, est une petite Rivière, qu'on nomme l'Egarée, par laquelle on tire quelquefois du bois de chaufage; commodité précieuse, parce qu'il est fort rare autour du Fort. Plus bas, tout-à-fait à l'ouverture de la Mer, il y a une autre petite Rivière, nommée la Gargousse, dans laquelle les hautes marées amenent quantité de Marsoüins. Elle est si étroite qu'il seroit facile d'y tendre une pêche; & si cette entreprise étoit une fois bien établie, on y feroit tous les ans plus de six cens Bariques d'huile. Les premiers frais ne monteroient peut-être pas à 2000 écus, & la dépense annuelle de l'entretien ne surpasseroit pas 2000 francs; ce qui feroit néanmoins d'un grand profit en France, où les huiles valent toujours de l'argent.
Il n'y a de remarquable au long de la Mer, vers le fond de la Baye de Hudson, que la Rivière que nous nommons des Saintes Huiles, & que les Anglois appellent Hayes, où ils avoient formé un Établissement pour faciliter leur commerce avec les Sauvages. Mais se voyant attaqués par les François, ils mirent volontairement le feu à leur Fort, & brûlerent tout ce qu'ils ne purent emporter. Leur espérance étoit de se réfugier par terre au Fort Bourbon; mais ils furent poursuivis & faits prisonniers. Alors ce poste fut abandonné jusqu'en 1702, que M. de Flamanville, Commandant au Fort Bourbon, reçut ordre de MM. de la Compagnie de Canada d'envoyer M. de Beaumesnil son frere pour le rétablir. Il y fit construire une petite Maison, qu'on ne put entretenir plus de deux ans, parce qu'il en coutoit plus à la Compagnie qu'elle n'en retiroit de profit. Cependant le haut de cette Rivière est rempli de castors. Il y viendroit quantité de Sauvages en traité. On pourroit même y attirer une grande quantité de ceux qui trafiquent avec les Anglois, & qui sont établis au fond de la Baye. La Rivière est fort plate à son entrée, ce qui n'en permettroit l'accès qu'à des Bâtimens de 50 à 60 tonneaux. Il seroit facile de s'y loger, parce que le bois y est commun. Je ne connois pas le Continent de la Baye qui tire vers le poste que les Anglois occupoient pendant la durée de mon emploi. Mais pour revenir au Fort Bourbon, j'ai reconnu que ce poste est très-avantageux pour son commerce lorsqu'il est bien entretenu. On y traite avec les Sauvages à des conditions très-favorables, pourvu qu'on ait des marchandises telles qu'ils les demandent. Le Fort est situé au 57e degré de latitude du Nord. Par conséquent le froid y est extrême pendant l'hyver, qui commence à la Saint Michel & ne finit qu'au mois de Mai. Le Soleil se couche dans le mois de Décembre à 2 heures ¼, & se leve à 9 heures ¼. Lorsque le tems s'adoucit un peu, les perdrix & les lievres y paroissent en abondance. Pendant un hyver que M. de la Grange, Capitaine de Flute de Roi, passa au Fort Bourbon avec son Équipage, nous eûmes la curiosité de compter combien il en feroit apporter au Fort. Au printems nous trouvâmes qu'entre 80 hommes que nous étions, tant de Garnison que d'Équipage, nous avions mangé 90 mille perdrix & 25 mille lievres.
À la fin d'Avril les oyes, les outardes, & les canards, arrivent dans le Pays pour s'y arrêter deux mois. Ces animaux sont en si grand nombre qu'on en peut tuer autant qu'on en veut, & lorsque les Chasseurs de la Garnison sont occupés au travail, on envoye des Sauvages à la chasse, en leur donnant une livre de poudre & quatre livres de plomb, pour vingt oiseaux qu'ils sont obligés d'apporter. Les cariboux passent aussi dans ce tems, pour repasser au mois d'Août, & leurs troupes sont véritablement innombrables. On les tue dans les bois, & plus facilement encore au passage des Rivières, qu'ils traversent à la nage.
Quoique les peuples qui habitent tous ces Pays soient fort dociles, & naturellement amis des François, il m'arriva une avanture fort triste à l'occasion des cariboux. En 1712, je me trouvai dans la nécessité d'envoyer une partie de mes gens à cette chasse, parce que je n'avois point reçu de secours de France depuis que j'en étois parti en 1708, & que je n'avois plus assez de plomb & de poudre pour faire chasser au gibier avec des fusils. J'avois député mon Lieutenant, les deux Commis, & les meilleurs hommes de ma Garnison, ausquels je m'étois efforcé de donner tout ce que je pouvois retrancher de ma poudre, & de mon plomb. Ils se camperent malheureusement proche d'un camp de Sauvages, qui jeûnoient beaucoup & manquoient de poudre, parce que je ne voulois pas en trafiquer avec eux, & que je la conservois précieusement pour ma défense. Ces Sauvages se voyant bravés par mes gens, qui tuoient toute sorte de gibier, & qui faisoient bonne chere à leurs yeux sans leur en faire part, formerent le dessein de les massacrer pour se saisir de leur proie. Il y avoit deux François qu'ils redoutoient plus que les autres. Pour les surprendre, ils les inviterent à une fête qu'ils devoient faire la nuit dans leurs Cabanes. Les deux François s'y rendirent sans défiance, & leurs Compagnons, qui étoient au nombre de six, se coucherent tranquillement, parce qu'ils se croyoient en sûreté. Lorsque les deux Convives voulurent entrer dans la Cabane des Sauvages, ils trouverent ces perfides rangés en haye, avec des bayonettes à la main, dont ils se servirent pour les poignarder. Après cette exécution, ils ne penserent qu'à prendre des mesures pour égorger les six autres. Ils prirent des armes à feu avec leurs bayonettes, & fondant sur ces malheureux, qui étoient ensevelis dans le sommeil, ils commencerent par faire leur décharge, & les acheverent à coups de poignard. Il y en eut un néanmoins, qui n'ayant eu que la cuisse percée d'un coup de balle, feignit d'être mort: les assassins le voyant sans mouvement se contenterent de lui ôter ses habits comme aux autres, avec toute la précipitation qu'inspirent le remord & la crainte. Mais lorsque le François se vit seul, & qu'il n'entendit plus de bruit, il laissa ses compatriotes étendus, & se traîna de son mieux jusqu'au bois, où dans l'effort qu'il fit pour se lever, il s'apperçut que le coup n'avoit percé que les chairs. Il boucha ses plaies avec des feüilles d'arbres, parce qu'il perdoit tout son sang, & revint au Fort, nud, & presque sans forces. Il avoir fait dix lieues dans cet état. Son récit me causa autant d'inquiétude que de douleur. Je ne pensai plus qu'à me tenir sur mes gardes, dans la crainte que ces perfides ne fissent quelque tentative sur le Fort. Comme nous ne restions que neuf hommes, en y comprenant l'Aumonier, un petit garçon, un Chirurgien, il m'étoit impossible de garder les deux Postes. Je rappellai autour de moi la petite garnison qui me restoit, pour faire bonne garde nuit & jour, sans oser sortir du Fort. Les Sauvages affamés de nos marchandises autant que de nos vivres, vinrent au Fort Phelipeaux, où ils ne trouverent personne. Ils pillerent tout ce qui tomba sous leurs mains; & ce qu'il y eut de plus chagrinant pour moi, ils me prirent onze cens livres de poudre que je n'avois pas eu le tems de faire transporter au Fort Bourbon, & qui étoit absolument mon reste. Ainsi nous passâmes tout l'hyver dans le Fort sans oser mettre le pied hors du Fort, sans vivres & sans poudre, toujours dans la crainte de revoir ces malheureux à notre porte. Mais heureusement ils n'ont pas paru depuis.
En 1713, Messieurs de la Compagnie envoyerent un Navire qui nous apporta toutes sortes de rafraîchissemens, & de marchandises pour la traite. Les Sauvages avoient un besoin extrême de notre secours; car il y avoit quatre ans qu'ils étoient dans la disette parce que je n'avois plus de marchandises à trafiquer avec eux. Aussi en étoit-il mort de faim un grand nombre. Ayant perdu l'usage des fleches depuis que les Européens leur portent des armes à feu, ils n'ont d'autre ressource pour la vie que le gibier qu'ils tuent au fusil. Ils ne sçavent ce que c'est que de cultiver la terre pour faire venir des légumes. Ils sont toujours errans, & jamais on ne les voit plus de huit jours dans le même endroit. Lorsqu'ils sont tout-à-fait pressés par la faim, le pere & la mere tuent leurs enfans pour les manger; ensuite le plus fort des deux mange l'autre.»