Voilà ce que j'ai pû tirer des Relations Françoises, pour remplir le vuide des nôtres depuis le commencement de ce siécle. Le Traité d'Utrecht ayant été fidellement exécuté, nos Anglois recommencerent à former des projets de commerce, & d'établissement dans la Baye de Hudson. Mais après un si long intervalle il ne se trouvoit personne qui connût assez cette Mer & le Pays pour faire renaître la confiance des Marchands. Il se passa quelques années, pendant lesquelles il n'y eut point de Compagnie réguliere, & le premier Vaisseau qui fût envoyé dans la Baye, n'ayant trouvé que des masures dans les Forts, ne rapporta rien qui fût propre à ranimer les espérances. Le Fort d'Albanie & l'Isle de Charlton paroissoient toujours les lieux les plus commodes & les plus sûrs pour rentrer dans les anciennes voies. On sçavoit que les raisons qui avoient déterminé la première Compagnie à choisir l'un pour le principal établissement, & l'autre pour l'entrepôt de toutes les marchandises, étoient celles qui devoient encore engager les Marchands au même choix. Mais il falloit un guide, dont la fidélité & les lumiéres fussent également sûres, & ce n'étoit pas du hazard qu'on devoit l'attendre. Enfin, il se présenta un Capitaine de Vaisseau, nouvellement arrivé d'Antejo, nommé Georges Best, arriere-petit-fils d'un des premiers Avanturiers, qui avoient fait, avec le Chevalier Frobisher, la découverte des Pays qu'on nommoit alors Meta incognita. Il conservoit dans sa famille un Mémoire de son Ayeul, qui faisoit foi des lumiéres qui s'y étoient perpétuées. Cette Piece mérite d'autant plus de voir le jour qu'elle en peut jetter beaucoup sur les anciennes Relations de Frobisher.
MÉMOIRE
DU
CAPITAINE BEST.
DEux Voyages qu'on avoit fait successivement au Nord, dans l'espérance de trouver quelque ouverture qui conduisît à la Mer du Sud, & de pénétrer jusqu'au Catay par cette route, n'avoient encore procuré que la connoissance de plusieurs Terres ignorées; mais le mauvais succès de ces deux entreprises, & les dangers terribles qu'on y avoit essuyées, n'avoient pas refroidi l'ardeur des Matelots, ni diminué les espérances de la Cour. Les derniers Avanturiers avoient rapporté une grande quantité de pierres minerales, où quelques veines jaunes qu'on y voyoit briller, faisoient esperer de trouver de l'or. Soit qu'ils fussent persuadés de la réalité de ce trésor, soit que ce fût une amorce pour exciter leurs Compatriotes à favoriser leurs projets, l'opinion qui s'en répandit servit beaucoup à répandre la même ardeur dans toute la Nation. La Cour nomma des Commissaires pour examiner la matiére minerale, & leur rapport, vrai ou feint, fit recevoir ces nouvelles espérances comme une religion. Enfin la Cour, après avoir fait toutes sortes de caresses au Chevalier Frobisher, & à ses Compagnons, résolut d'envoyer un plus grand nombre de Vaisseaux à la découverte, & de leur faire prendre la route du Nord-Ouest. On fit faire une maison portative qui pouvoit se démonter, & l'on régla que cent hommes, dont quarante seroient Matelots, trente Soldats, & le reste pour les Mines, hyverneroient dans ce Pays-là, & feroient provision de marcassites pour l'année qui suivroit leur hyvernement. On leur donna un Chef, des Rafineurs, des Boulangers, des Charpentiers; & tous ceux-ci furent compris sous le nom de Soldats.
La Flote, qui fut de quinze Vaisseaux, mit à la voile le 31 de Mai, avec on vent si favorable que le 6 Juin nous étions déja sur les Côtes d'Islande, à la hauteur du Cap Cleare. Nous fîmes route au Nord-Ouest avec un vent médiocre. La force du Courant nous fit dériver, suivant notre calcul, beaucoup plus au Nord que nous ne le souhaitions. On jugea que ce Courant portoit aux Côtes de Norvegue, & aux parties les plus Septentrionales. Il ressembloit à celui que les Portugais trouverent au Sud de l'Afrique, & qui les porta du Cap de Bonne Espérance au Détroit de Magellan. Ce Courant ne passe point dans le Détroit, parce que la Mer y est trop pressée; mais il revient du Sud au Nord dans le Golfe de Mexique, d'où étant repoussé par les terres, il reprend son cours au Nord-Est. Du 6 au 20 de Juin nous naviguâmes sans voir de terre, & sans rencontrer aucun autre animal vivant que quelques oifeaux. Le 20 à deux heures du matin notre Amiral cria terre. C'étoit celle d'Ouestfrise, qui fut nommée cette fois-ci Ouest Angleterre. L'Amiral débarqua avec quelques Volontaires. Il prit possession de ce Pays au nom de la Nation. On y découvrit un fort bon Havre pour nos Vaisseaux, & quelques Cabanes des Habitans du Pays, construites à peu près comme celles qu'on avoit vûes dans les premiers voyages. Ces Gens sauvages & farouches, s'imaginant sans doute qu'ils étoient seuls au monde, ne nous virent pas plûtôt paroître qu'ils se mirent à fuir, abandonnant leurs Cabanes, & tout ce qui étoit dedans. Nous y trouvâmes entr'autres choses une espece de tiroir avec des clous, des harangs, des feves rouges, des planches de sapin assez bien faites, & plusieurs autres choses qui portoient des marques d'industrie; d'où nous conclûmes que si les Sauvages ne sont pas plus adroits que ceux des autres Pays, ils doivent être en commerce avec quelqu'autre Peuple plus poli qu'eux. Nous ne leur prîmes que deux chiens, que nous amenâmes; & pour échange on leur laissa des sonnettes, de petits miroirs, & quelques bagatelles de verre. On pourroit croire que cette Ouestfrise, que nous nommâmes Ouest Angleterre, ne fait qu'un même Continent avec le Meta incognita, par le côté de cette derniere Terre qui regarde le Nord-Est, & qu'elle peut même être jointe au Groenland. Cette conjecture est fondée sur la ressemblance des Habitans d'Ouestfrise avec ceux de Groenland, & sur ce que leurs Cabanes, & leurs armes ne se ressemblent pas moins.
Nous remîmes à la voile le 23 & nous prîmes avec un bon vent vers le Détroit, auquel M. Frobisher avoit donné son nom. Le trente nous vîmes des Baleines en si grand nombre, que nous les prîmes pour des Marsoüins. Un de nos Vaisseaux passa à pleines voiles sur un de ces monstrueux animaux, mais non sans danger, puisqu'il demeura d'abord comme échoué sur son corps, sans aucune sorte de mouvement. La Baleine se haussant ensuite, fit rejaillir l'eau d'un grand coup de queüe, & replongea aussi-tôt. Deux jours après ayant trouvé un très monstrueux poisson mort & flottant sur l'eau, nous fûmes persuadés que c'étoit celui sur lequel le Vaisseau avoit sillé. Le 2 de Juillet, nous eûmes la vûe de Queens Fore-land, que M. Frobisher avoit découvert dans son premier voyage. C'est un Cap fort haut qui est à la bouche du Détroit auquel il avoit donné son nom. Après avoir sillé toute la journée au travers des glaces, nous voulûmes entrer le soir dans le Détroit; mais nous le trouvâmes absolument fermé par les glaces, accumulées à l'entrée, qui formoient comme une multitude de Montagnes. Dans les efforts que nous fîmes pour gagner un Havre, nous perdîmes de vûë deux de nos Vaisseaux, la Judith & la Minerve, & nous passâmes vingt jours sans en avoir aucune nouvelle. Le sort du Denis fut beaucoup plus triste. Il fut brisé par les glaces à la vûë du reste de la Flotte. Tout l'Équipage se sauva dans la Chaloupe, mais nous perdîmes avec ce Vaisseau une partie de la maison portative qui étoit destinée pour hiverner.
Un affreuse tempête qui suivit cette perte nous fit apprehender la même infortune. Nous étions environnés de glaces qui ne nous permettoient pas de retourner & beaucoup moins d'avancer. Dans cette situation nous essuiâmes en pleine Mer un orage du Sud-Ouest. Il fut terrible par la nécessité où nous étions continuellement de nous défendre contre le choc des glaces. Nous ne pouvions nous en garentir que par des cables, des planches & des paillasses dont nous armions les flancs des Vaisseaux. Il y falloit joindre le secours des piques, des planches & des crocs pour detourner l'impétuosité des coups. Encore y en eut-il de si violens que des planches de trois pouces d'épaisseur furent coupées plus net qu'elles ne le seroient avec la hache. La pression des glaces qui nous serroient de tous côtés éleva plusieurs de nos Bâtimens au dessus de l'eau. Nous passâmes quatorze heures dans cette effrayante situation. Enfin l'obscurité se dissipa, & le vent d'Ouest-Nord-Ouest chassa les glaces. Tout le monde apporta ses efforts à relever les Mats & à radouber les Vaisseaux; après quoi l'on resolut de tenir la Mer jusqu'à ce que le Soleil & le vent eussent achevé de fondre les glaces.
Nous tournâmes le 7 de Juillet vers la terre que nous prîmes pour la Côte Septentrionale du Détroit. On crut que ce pouvoit être le North Foreland. Mais le brouillard & la neige ne nous permettoient pas d'en porter un jugement certain. Notre situation fut dangereuse pendant vingt jours que le brouillard nous cacha notre route. Nous avions été poussés au Sud-Ouest par un courant du Nord-Est; & lorsque nous nous croyions au Nord-Est du Détroit de Frobisher, nous nous trouvions au Sud-Ouest de Queen's-Fore-land.