Ici nous découvrîmes une pointe, que nous prîmes mal-à-propos pour le Mont Warwick dans le Détroit. Cependant les plus habiles de nos Matelots ne purent se persuader qu'en si peu de tems on se fût si fort avancé. Les courans étoient à la vérité plus sensibles, & faisoient tourner nos Vaisseaux comme des tourbillons. Mais M. Beare, Lieutenant de l'Anne, qui avoit dressé dans les deux voyages précédens une Carte exacte des Côtes, ne put se reconnoître; & notre premier Pilote, homme fort entendu, déclara que la terre que nous découvrions ne pouvoit être dans l'interieur du Détroit.
Le brouillard & la neige continuant d'obscurcir le jour, on balança si l'on ne devoit pas retourner au travers des glaces, pour chercher une Mer libre, ou se livrer au courant pour se laisser porter dans une Mer inconnue. Le Vice-Amiral, à bord duquel étoit notre premier Pilote, & deux autres Vaisseaux perdirent la Flotte de vûë & prirent le parti de tenir la Mer. L'Anne qui s'égara seul, fit la même chose, & rejoignit néanmoins la Flotte aussi-tôt que le tems fut éclarci. L'Amiral & toute la Flotte, à la reserve des trois Vaisseaux égarés firent plus de 60 lieues en se flattant toujours d'être dans le Détroit. Mais la neige ou le brouillard, qui recommençoient sans cesse, nous déroboient à tous momens les uns aux autres. L'Amiral auroit avancé à tout hazard, s'il n'eût eu des ordres précis de ne pas s'éloigner de sa Flotte; car il ne doutoit pas que cette route ne pût le conduire dans la Mer du Sud. Il remarquoit, en avançant, que la Mer s'élargissoit & qu'on y rencontroit moins de glaces, parce que la force des courans les écartent à l'Est & au Nord. Suivant le rapport de quelques-uns de nos gens, ils trouverent à plus de 60 lieues dans ce prétendu Détroit, une terre peuplée, fertile en pâturage, abondante en gibier & en bétail. Ils trafiquerent même avec les Habitans du Païs, des couteaux, des sonettes, des miroirs, &c. pour des Oiseaux, & de la Pelleterie. Leur désir auroit été d'enlever quelques Sauvages, mais ils ne purent en engager un seul à se laisser approcher, & leur traite se fit en laissant sur le bord de la Mer ce qu'ils vouloient donner en échange. Après une navigation de plusieurs jours, l'Amiral jugea que son devoir le rappelloit vers sa Flotte. On fit voile entre une Côte qui est le derriere du Continent de l'Amérique & la terre de Queen's-Fore-land. Mais en faisant route dans ce parage, on remarqua une espece de Baye qui s'étendoit jusqu'au Détroit de Frobisher. On y envoya le Gabriel, pour essaïer si l'on pouvoit la traverser d'un bout à l'autre & rentrer ensuite par l'autre côté dans le Détroit. Cette entreprise réussit, & l'on ne put douter après cela, que Queen's-Fore-land ne fût une Isle. Il y a beaucoup d'apparence qu'une partie de ces terres sont aussi des Isles. Enfin comme la saison demandoit qu'on cherchât serieusement les Havres, où nos Vaisseaux devoient se délivrer de leur charge; nous reprîmes vers l'entrée du Détroit de Frobisher par un tems extrêmement obscur, à travers diverses terres, & entre des Rochers à fleur d'eau; c'est-à-dire dans un continuel danger. L'Anne tourna pendant plus de vingt jours autour de Queen's-Fore-land pour découvrir le Havre où nous devions relâcher, sans pouvoir s'ouvrir un passage au travers des glaces. Il eut enfin le bonheur d'arriver le ving-trois de Juillet à Haltons-Headland, dans le Détroit, où nous étions à l'ancre au nombre de sept Vaisseaux. Le François nous rejoignit auffi le 24. Il nous donna des nouvelles du Vice-Amiral, du Bridgewater, & des deux autres qui nous manquoient. Le Gabriel étoit entré dans le Détroit de Frobisher par une autre ouverture que nous, où il avoit trouvé le courant si impétueux que sans un vent favorable, il ne l'auroit pas surmonté. Le 27 nous vîmes arriver le Bridgewater près de nous, en si triste état que pour le tenir à flot on en tiroit par heure une prodigieuse quantité d'eau. Nous apprîmes de lui que le Détroit étoit barricadé par les glaces, & que le passage étoit impossible pour nous rendre à la Baye de Warwick.
Ce rapport jetta une consternation incroiable dans tous les Équipages. Les plaintes & les murmures s'étant bien tôt fait entendre, l'Amiral qui sçavoit combien j'étois attaché à notre entreprise, me chargea de ramener les Mutins à la soumission. Mais sans me soucier des murmures, je fis donner brusquement le signal pour se rendre à bord, à quoi l'on obeit avec joie, dans l'opinion que c'étoit un ordre pour le retour. L'Amiral par mon conseil mit aussi-tôt à la mer. En dérivant à petites voiles vers les glaces, il y trouva heureusement un passage. La Flotte suivit sans rien distinguer à la route; & le 31 de Juillet, après mille inquiétudes & mille fatigues, l'on se vit enfin réunis au lieu qu'on cherchoit. À l'entrée de la Baye de Warwick, l'Amiral fut heurté si violemment par un glaçon, qu'après avoir sauté de dessus ses ancres, il s'y fit une large voie d'eau. Le Lieutenant Amiral, commandé par M. Fenton, arriva dix jours après les autres.
Tous les Officiers étant à terre, on tint conseil sur l'ordre qu'on devoit observer, & sur le lieu qu'on choisiroit pour bâtir un Fort & une maison. Le second jour d'Août, après avoir fait débarquer les Soldats & les Travailleurs, on en fit la revûë & l'on publia au nom de l'Amiral Frobisher le resolutions du Conseil. Mais sur l'examen qu'on fit ensuite de ce que chaque Vaisseau avoit apporté pour l'édifice de la maison, il se trouva qu'il n'y avoit de matiére que pour deux côtés. Outre ce qui s'étoit perdu dans le Denis, il avoit fallu employer diverses planches, des appuis, des poteaux & d'autres pièces de bois contre le tranchant des glaces. Dailleurs l'absence de 4 Vaisseaux qui nous manquoient encore, retardoit nécessairement le travail, parce qu'ils avoient à bord les meilleurs Ouvriers, & la plus grande partie des provisions de bouche. On reconnut après un calcul exact, que si les 4 Vaisseaux ne reparoissent pas, on n'auroit point assez de boisson pour les cent hommes qui étoient destinés à passer l'hiver dans le Païs. Je m'offris d'hyverner à toutes sortes de risques avec soixante hommes. On appella les Maçons & les Charpentiers, qui demanderent neuf semaines pour construire un logement capable de mettre soixante hommes à couvert. Ils supposoient même qu'on pût leur fournir assez de bois. Mais comme on ne pouvoit retarder le départ de la Flotte plus de 26 jours, l'Amiral conclut qu'il falloit renoncer au dessein de faire une habitation, & cette résolution fut enregistrée pour en rendre compte à la Cour & à la Compagnie de Commerce. Le 6 d'Août trois de nos Vaisseaux gagnerent avec beaucoup de peine la pointe de Leycester, dans l'espérance de trouver le côté méridional du détroit sans glaces; mais ils furent pris d'un calme qui leur ôta le pouvoir d'avancer, & bien-tôt ils se trouverent plus engagés que jamais dans les glaces, qui étoient sans cesse amenées par le courant.
Tant de disgrâces, les dangers continuels dont on étoit menacé, & l'impossibilité de s'arrêter plus long-tems dans une Mer où les cordages durcissoient tellement par la gelée qu'on ne pouvoit plus faire la manœuvre, sembloient faire une loi de prendre incessament d'autres resolutions. On proposa au Conseil de chercher un Port dans le Détroit, pour rétablir les Vaisseaux & l'Équipage, & de retourner ensuite en Angleterre. Mais cet avis me parut si honteux que je le combattis de toute ma force, en protestant que je demeurerois plûtôt seul que de me couvrir d'opprobre par un retour si précipité. Je representai aussi que chercher un Port dans un lieu si dangereux, c'étoit augmenter le danger; qu'il falloit pour cela ranger longtems les Côtes, & que si l'on avoit le bonheur d'éviter les rochers qui y étoient en grand nombre, on n'échapperoit pas si près du rivage à la fureur des glaces, que les courans & les marées y jettent continuellement. Dailleurs que faire dans un Port, où l'on courroit risque d'être renfermé tout l'hyver! L'air étoit déja si froid qu'il menaçoit d'une violente gelée. Mon sentiment fut donc qu'il valoit mieux tenir la Mer, & continuer, suivant les occasions, nos recherches & nos découvertes. J'avois dans mon Vaisseau une Chaloupe de cinquante tonneaux en fagots, qui avoit été destinée pour ceux qui devoient hyverner. J'offris de la monter, & de m'en servir pour essayer de franchir les glaces. Je promettois de courir au long de la Côte, & de chercher si les Vaisseaux qui nous manquoient n'auroient pas trouvé quelque abri où ils étoient peut-être à se radouber. Enfin je m'en tins à la résolution de croiser le plus longtems qu'on pourrait dans le voisinage de la haute Mer, parce qu'il y avoit moins à craindre des glaces; & si l'on vouloit chercher un bon moüillage, je soutins qu'il falloit laisser ce soin aux Chaloupes, sous la conduite de deux ou trois de nos meilleurs Pilotes, mais que les Vaisseaux ne devoient plus s'exposer au risque de s'écarter les uns des autres.
Malgré la vérité de ces raisonnemens, qui fut reconnue du plus grand nombre, l'Ipswich nous quitta la nuit suivante pour retourner en Angleterre. Mais je ne laissai pas d'éxécuter ce que j'avois proposé. J'allai, avec la Chaloupe & le Canot de la Lune, vers les Isles qui sont situées au-dessous de Hatton's-head-land. Il fallut beaucoup de précautions & d'adresse pour nous défendre des glaces. Enfin je trouvai un ancrage qui me parut assez bon, dans une grande Isle dont la terre est noirâtre, & ressembloit beaucoup à celle d'où l'on avoit tiré de la matiére minerale. Je ne perdis pas un moment pour en faire mon rapport aux Équipages, & j'engageai deux de nos Vaisseaux à venir tenter l'avanture. Nous trouvâmes en effet dans l'Isle une si prodigieuse quantité de mineral, que si la bonté eût répondu à l'épreuve qu'on prétendoit en avoir faite à Londres, il y auroit eu de quoi satisfaire les plus avides. Une découverte qui nous parut si heureuse fit donner mon nom à l'Isle, avec l'addition d'un mot qui marquoit mon bonheur, Best-Blessing. Mais la joie que tout le monde en ressentit fut troublée par le malheur de l'Anne, qui en entrant dans le Havre échoua sur un rocher à fleur d'eau. On le délivra néanmoins d'un si grand danger, & pendant que les Travailleurs se hâtoient de recueillir le plus de matiére minerale qu'il leur fût possible, les Matelots n'épargnerent rien pour radouber & calfeutrer les Vaisseaux. J'entrepris de faire monter la Chaloupe que j'avois apportée en fagot; mais il se trouva qu'il ne nous restoit plus assez de clous & de chevilles de fer pour achever cette ouvrage. J'avois heureusement un Forgeron dans mon Équipage, quoique je n'eusse ni enclume ni marteau. La nécessité excite l'industrie. Deux petits soufflets tinrent lieu d'un grand; une piece d'artillerie servit d'enclume, les pincettes, les grils, & les pêles furent employées à faire des cloux & des chevilles de fer. Tandis qu'on poussoit cet ouvrage, je pris avec moi quelques-uns de mes gens, & j'allai au Cap de Hatton's-head-land, qui est la partie la plus élevée de tout le Détroit, dans le dessein de monter au sommet, & non-seulement d'y découvrir, autant qu'il seroit possible, s'il restoit beaucoup de glaces dans le passage, mais encore d'y lever le plan de toutes les parties basses de cette Côte. Je n'eus pas autant de peine que je l'avois apprehendé à gagner le sommet du Cap. Dans l'a saison où nous étions encore, tandis que la Mer étoit remplie de glaces, les terres étoient découvertes, & dans un grand nombre d'endroits elles ne se sentoient plus des rigueurs de l'hyver précedent. Nous trouvâmes en chemin quantité de cette matiére qu'on croyoit propre à donner de l'or. Étant arrivé le 13 d'Août au sommet du Cap, j'y fis dresser une Croix de pierre, pour marquer qu'il y étoit venu des Chrétiens. Après avoit levé mes plans, sans avoir tiré beaucoup d'éclaircissement de ma situation pour ce qui concernoit les glaces, je ne pensai qu'à rejoindre nos Vaisseaux. Mais en descendant au long d'une forêt de sapins, nous vîmes venir à nous un grand ours blanc, qui sembloit chercher sa proye. Noue pensâmes si peu à l'éviter que souhaitant au contraire d'en faire notre nourriture, nous nous disposâmes a l'attaquer. L'entreprise n'étoit pas téméraire puisque j'avois six hommes avec moi. Cependant il se défendit avec tant de force & de furie que deux de mes gens furent blessés, & qu'après avoir essuyé cinq ou six coup de feu, il paroissoit encore en état de se faire redouter; mais un coup de pique, la seule que nous eussions avec nous, l'abbatit à nos pieds; & le bras de celui qui l'avoit frappé fut si vigoureux, que le tenant ferme contre la terre au bout de sa pique, il nous donna le tems de l'achever avec nos autres armes. Comme nous n'avions qu'à descendre, il nous fut aisé de faire rouler ce monstrueux animal jusqu'au rivage, & de le mettre dans la Chaloupe. Les vingt hommes dont mon Équipage étoit composé eurent de quoi se nourrir de sa chair pendant plusieurs jours.
Le 18, ayant trouvé à mon retour la Chaloupe montée par l'industrie de mes Matelots, je résolus de m'y hazarder avec les plus résolus, pour trouver, au travers des glaces, le moyen d'entrer dans le Détroit de Frobisher. Tout le monde s'efforça de me faire abandonner cette entreprise, & les Charpentiers mêmes qui avoient monté la Chaloupe me protesterent qu'ils ne s'y hazarderoient pas eux-mêmes, parce que ce petit Bâtiment n'étoit lié qu'avec de mauvaises chevilles de fer. Leur témoignage refroidit ceux qui devoient m'accompagner. Je n'aurois pas voulu moi-même qu'on eût pû m'accuser d'obstination & d'imprudence. Ainsi me tournant vers mon Lieutenant, & mes plus fideles Matelots, je leur representai que l'honneur ne nous permettoit pas d'abandonner légerement notre entreprise; qu'il falloit du moins retrouver notre Amiral, dont nous n'avions point eu de nouvelles depuis plusieurs jours; qu'avec le grand dessein de trouver une route à la Mer du Sud, qui faisoit l'attente commune de toute l'Angleterre, nous avions le motif de nous enrichir par le mineral que nous avions découvert, & qu'il falloit nous donner le tems de recueillir; qu'à la vûe seule il paroissoit plus riche que celui dont on avoit déja fait l'essai à Londres, quoiqu'au fond il pût fort bien être vrai que l'un & l'autre ne fussent que des pierres inutiles; mais enfin que le bon sens nous obligeoit de ne pas négliger de si belles apparences. Et m'adressant ensuite aux Charpentiers, je les sommai publiquement de me dire en conscience si la Chaloupe étoit assez forte pour s'y pouvoir hazarder. Après s'être consultés un moment, ils me répondirent qu'oüi, pourvu qu'on évitât les glaces, & qu'il ne s'élevât point d'orage.
Il ne m'en falloit pas davantage, & je m'apperçus aisement que la reponse des Charpentiers avoit rendu le courage à mes Matelots. Ceux mêmes de quelques autres Vaisseaux s'offrirent à partager avec moi les perils & la gloire de mon entreprise, & Jean Gray Pilote de l'Anne, declara genereusement que rien ne seroit capable de l'en empêcher. Je partis enfin dans la Chaloupe, accompagné de dix-neuf personnes, avec des vivres & d'autres provisions. Mon Vaisseau que je laissai à l'ancre, demeura sous la conduite de mon Écrivain, rien n'ayant pû engager mon Lieutenant & mon Pilote à me voir partir sans me suivre.
Il fallut ranger d'abord la côte en ramant l'espace de trente lieues, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit le plus dangereux du Détroit. Nous passâmes alors à l'autre bord, & le suivant au Nord, nous tinmes route vers l'Isle Comtesse dans la Baye de Warwick, esperant ainsi découvrir l'Amiral & les autres Vaisseaux qui nous manquoient, ou trouver quelques debris de leur naufrage. Ce ne fut pas sans risque que nous traversâmes vers l'autre rivage. La force du courant nous fit dériver avec tant de vitesse, que la nuit suivante nous fûmes obligés de mouiller entre des rochers, près de la Côte brisée de l'Isle de Gabriel, un peu au-dessus de la Baye de Warwick. Nous trouvâmes près du rivage des pierres élevées en Croix, signe qu'il y étoit venu des Chrétiens.
Le 22 d'Août nous eûmes la vûe de la Baye de Warwick. Nous descendîmes à terre pour nous en assurer encore davantage, en la reconnoissant du sommet d'une Colline. Nous continuâmes de ranger la Côte du Nord; mais en passant sous une montagne, nous apperçûmes de la fumée, & lorsque nous fûmes plus près du Rivage, on distingua des hommes qui faisoient voltiger une espece de drapeau. L'usage des naturels du Païs étant de nous donner ces figures quand ils apperçoivent quelque Chaloupe, nous fûmes portés à croire que c'étoient des Sauvages. On découvrit ensuite quelques tentes, & l'on distingua la couleur de ces drapeaux qui étoient blancs & rouges. Cependant comme on ne voyoit ni Vaisseau ni Havre à quatre ou cinq lieues à la ronde, & que d'ailleurs on ne s'imaginoit pas qu'aucun de nos gens eût pris cette route, on ne sçavoit à quel jugement s'arrêter. Je résolus, à tout hazard, de descendre à terre avec la meilleure partie de mes gens, & si c'étoit des Sauvages, de fondre brusquement sur eux; non pour leur causer aucun mal, mais dans l'espérance d'en saisir quelqu'un au milieu du désordre, pour les engager au contraire à traiter sans crainte avec nous. Aucun de nos Vaisseaux n'avoit encore pû parvenir à commercer personnellement avec eux, & nous admirions néanmoins la bonne foi avec laquelle ils n'avoient pas manqué d'apporter des équivalents pour nos marchandises dans les lieux où nous leur en avions laissées.