Notre incertitude ne dura pas longtems. C'étoient les gens de l'York, notre Vice-Amiral, qui se hâterent de venir au-devant de nous. On s'embrassa tendrement, avec toute la joie qu'on devoit trouver à se revoir, après avoir essuyé tant de dangers. Leur Vaisseau étoit depuis peu de jours dans un fort bon Havre, qu'ils avoient découvert sur cette Côte, & s'étant hazardés à pénétrer plus de dix lieues dans les Terres sans avoir pû joindre un seul Sauvage, ils y avoient trouvé une mine qu'ils avoient foüillée fort heureusement. Ils m'assurerent que le Chevalier Frobisher étoit dans la Baye de Warwick. Je pris le parti de le chercher aussi-tôt, pour lui faire voir le mineral que j'avois découvert dans l'Isle Best-blessing, & dont j'avois apporté des montres. La route me fut si facile, que ne perdant point la terre de vûe, rien ne m'empêcha d'y descendre à chaque occasion que j'eus de voir quelque Hute des Sauvages, & d'esperer de pouvoir les y joindre. Après l'avoir tenté deux fois inutilement, je me déterminai enfin, aux premières Hutes que j'apperçus, à demeurer caché le long du rivage jusqu'à l'entrée de la nuit; & suivant dans l'obscurité la route que mes yeux s'étoient tracés pendant le jour, je gagnai, avec dix de nos gens, une Hute dont je me flattai que les Habitans ne pourroient pas m'échapper. La porte en étoit fermée. J'avois apporté une chandelle & tout ce qui étoit nécessaire pour allumer du feu. Mais ayant frapé modestement à la porte aussi-tôt que j'eus de la lumiére, je fus obligé de redoubler mes coups pour m'assurer que la Hute étoit sans Habitans, puisqu'il ne s'y faisoit aucun bruit, & qu'elle tardoit si longtems à s'ouvrir. Il ne fallut pas de grands efforts pour l'enfoncer. Nous n'y trouvâmes personne; mais quelques instrumens de fer, & quantité de pieux qui paroissoient avoir été travaillés nouvellement me firent juger que les Sauvages y étoient venus pendant le jour. Je résolus d'y passer le reste de la nuit, dans l'espérance qu'ils y reviendroient le lendemain, & qu'ils ne pourroient point nous échapper. En effet, un quart d'heure après la pointe du jour, nous vîmes, par un trou que nous avions menagé dans le mur, deux hommes qui s'approchoient, avec une femme qui portoit un enfant dans ses bras. Nous les laissâmes venir si près, qu'étant sortis brusquement à leur rencontre, ils prirent en vain la fuite pour se dérober à nous. Nos caresses les firent bien-tôt revenir de leur effroi. Ils étoient vêtus de peaux de chiens marins. Nous les conduisîmes à la Chaloupe, où tout l'Équipage s'empressa par mon ordre de les traiter avec amitié, & lorsqu'on les eut fait bien boire & bien manger, je remis l'un des deux hommes sur le rivage avec plusieurs petits presens, dans l'espérance qu'il retourneroit aussi-tôt vers les gens de sa Nation. Mais, soit que la femme & l'enfant fussent à lui, & que cette raison le retint, soit qu'il fût arrêté par d'autres motifs que nous ne pûmes pénétrer, il ne s'éloigna pas d'un seul pas, comme s'il eut attendu pour partir qu'on lui rendît les autres. Je balancai si je ne les emmenerois pas tous trois. Enfin je leur rendis la liberté, & je me figurai que s'il restoit quelque espoir de tirer d'entre leurs mains cinq hommes qu'ils nous avoient pris dans les navigations précedentes, c'était par la douceur qu'ils pourroient s'y laisser engager. Mais je ne voulus point m'écarter sans avoir retourné vers leurs Hutes. Celles que nous avions vûes n'étoient que des especes de tentes qui leurs servent dans la belle saison. M'étant avancé avec la meilleure partie de mes gens, je découvris une douzaine de ces misérables, qui prirent la fuite à notre approche. Nous apperçumes leurs Habitations d'hyver, ou plûtôt leurs trous, que nous ne pûmes regarder sans surprise & sans compassion. Ce sont des lieux souterrains qui ont deux toises de profondeur sous terre, & qui sont rondes comme nos fours. Ils sont si près les uns des autres qu'on les prendroit pour des tanieres de renards, ou pour des trous de lapins. Les Sauvages les creusent tellement par dessous que l'eau qui vient d'enhaut s'y écoule sans les incommoder. Leur situation est à l'abri des vents, & l'entrée regarde le Sud. Les parois de ces logis souterrains sont comme incrustés d'os de baleine depuis le bas jusqu'au haut, & l'ordre en est aussi industrieux que celui de nos aix. Les ouvertures sont fermées exactement par des nerfs, qui joignent des peaux de chiens marins au lieu de tuiles. Ces maisons n'ont qu'un appartement, dont la moitié plus élevée d'un pied que l'autre est pavée de larges pierres, & l'autre, qui est couverte de mousse, sert aux fonctions du menage. Tout ce que nous y apperçumes me fit juger qu'ils y vivent comme des bêtes, & qu'ils séjournent dans un même lieu jusqu'à ce que l'extrême saleté les en chasse. Nous y trouvâmes plusieurs arcs, & nous en emportâmes quelques-uns. Ils ont pour armes, avec l'arc, la fronde & le dard. Leurs arcs sont de bois, de la longueur d'une aulne d'Angleterre. Ils sont renforcés par des nerfs, & les cordes sont aussi de nerf. Leurs fléches sont de trois pièces: le devant & le derriere est d'os, le milieu de bois, & la longueur est de deux pieds. Chaque fléche a deux plumes taillées sur le devant du tuyau, & pour la décocher ils font reposer le plat de la plume sur le bois de l'arc. Elles ont trois différentes têtes, de pierre, ou d'os, ou de fer en forme de cœur; ces têtes sont aiguisées des deux côtés, & fort pointues. Elles sont peu fermes, parce qu'elles sont mal jointes à la fléche; ce qui les rend peu dangereuses si elles ne sont décochées de fort près. Leurs dards sont de deux sortes. Ils en ont à diverses pointes qui avancent par-devant. Le milieu est d'os. Ils ont des instrumens de bois qui leur servent à lancer ces dards avec beaucoup de vîtesse. L'autre espece est plus grande, & ressemble assez à nos épées.

Ils chassent aux oiseaux & aux autres bêtes avec leurs autres armes, & prennent le poisson au dard. Cependant tous ces instrumens sont si mal faits qu'ils ne peuvent s'en servir qu'avec peine; & pour le fer dont ils les garnissent, je m'imagine qu'ils sont en commerce avec quelque Nation qui leur en fournissent. Ils ont sur la tête une espece de capuchon long & pointu. S'ils veulent marquer de l'amitié à quelqu'un, ils lui font présent de la pointe de ce capuchon. Les hommes ne le portent pas tout-à-fait si pointu que les femmes. L'un & l'autre sexe porte la même chaussure, qui va jusqu'aux genoux sans aucune ouverture. Elle est de cuir, & les femmes en mettent deux ou trois paires l'une sur l'autre. Ils portent dans ces chaussures leurs couteaux, leurs aiguilles, & les autres petits instrumens de la même espece; & pour empêcher qu'elles ne tombent, ils y passent un os qui les soutient, depuis le talon jusqu'au genou. Ils préparent leurs peaux avec le poil. Elles sont douces & unies. En hyver, & dans le tems humide, le poil est en dedans. Telle est leur parure. On n'a pû sçavoir encore quelle est leur Religion, ni s'ils en ont une. On ignore aussi s'ils sont Antropophages; mais ils mangent crues toutes les sortes de viande qui leur servent d'alimens, chair & poisson. Je ne découvris aucun de leurs Bateaux au long de cette Côte; mais j'en ai vû dans plusieurs autres occasions. Ils en ont de deux sortes, qui sont de cuir, garnis en dedans de planches quarrées, jointes par des courroies avec beaucoup d'industrie. Les grands ressemblent à nos Bateaux à rame, & peuvent tenir seize, dix-huit, & même vingt personnes. Ils mettent vers la proue une voile de boiaux de bêtes, cousus fort proprement ensemble. L'autre sorte de Canots est si petite qu'ils ne contiennent qu'un homme. En général les Pays qui environnent tous ces Détroits sont hauts & pierreux. On y voit dans toutes les saisons des Montagnes couvertes de neige. Il n'y a presque rien de plain & d'uni, & point du tout d'herbe, excepté un peu de mousse qui se trouve dans les lieux bas & humides. À la réserve du sapin on peut dire aussi qu'il n'y a point de bois, & que le Pays est sans arbre & sans plantes. Mais il n'en est pas moins rempli de gibier. On y trouve des ours blancs en grand nombre, des loups, des cerfs à peu près de la couleur de nos ânes, & dont le bois est beaucoup plus large & plus élevé qu'aux nôtres. Leur pied a sept ou huit pouces de tour, & ressemble à celui de nos bœufs. On y trouve des liévres, des perdrix, &c. Il n'y a point de Rivière, ni d'eau courante dans le Détroit de Frobisher, & dans la Baye de Warwick, ce qui n'est pas surprenant puisque le froid y durant sans cesse pendant les quatre saisons de l'année, endurcit & resserre tellement la terre que les eaux ni peuvent avoir d'issuë comme dans les autres Pays, ni former un bassin & se répandre dans un lit. Dans plusieurs endroits la terre se trouve gelée à quatre ou cinq brasses de profondeur, & les pierres attachées si fortement ensemble qu'on ne peut les séparer qu'a coups de marteau. Cependant une partie des neiges fond en Eté, & coule des montagnes dans des cavités, comme dans un vivier ou dans un marais. À la longue elles s'y imbibent dans la terre.

Je trouvai l'Amiral vers le soir du même jour. Son Vaisseau étoit en fort bon état, par le soin qu'il avoit pris de le faire radouber. Il avoit ramassé beaucoup de matiére minerale. Il me donna ses ordres, dont le principal étoit de nous rassembler tous à Haton's-head-land, où j'avois laissé mon Vaisseau. Mais il parut fâché que j'eusse rendu la liberté aux trois Sauvages que j'avois eus dans ma Chaloupe. Son désir auroit été non-seulement d'en emmener quelques-uns en Angleterre, mais de s'en servir pour apprendre leur langue, ou leur donner quelque connoissance de la nôtre. Il en paroissoit de tems en tems, & l'on en avoit vû jusqu'à sept ou huit Barques à la fois, qui rodoient sans doute pour surprendre ceux de nos gens qui travailloient aux mines. On se flatta de pouvoir les surprendre avec les Chaloupes, car ils se gardoient bien de paroître lorsqu'ils decouvroient un gros Bâtiment. Mais avant que nos Chaloupes se fussent rassemblées, ils furent avertis de ce mouvement par d'autres Sauvages qu'ils avoient postés sur les hauteurs; ils prirent la fuite, & laisserent près de leurs trous un des plus grands Javelots dont ils ayent l'usage. Cette défiance, qui leur avoit appris à fuire dès qu'ils nous soupçonnoient de vouloir nous approcher, venoit sans doute, de la pensée, que nous cherchions à vanger la captivité ou la mort de nos cinq hommes.

Je me rendis le 24 à Haton's-head-land, où je trouvai mon Vaisseau chargé, & prêt à faire voile. Les autres Navires n'avoient pas négligé non plus leur carguaison, & quoique les plus sensés d'entre nous ne pussent se persuader qu'une matiére si commune dans des lieux maltraités de la nature, pût nous rendre tous les trésors qu'on nous avoit fait esperer, la simple imagination d'un si grand bien animoit tout le monde au travail & nous faisoit regreter toutes les pierres minerales que nous ne pouvions emporter. Je retournai le 28 à la Baye de Warwick. Ou y tint conseil à bord de l'Anne, & l'hyver qui commençoit sensiblement à s'approcher, nous forçant de penser au départ, on prit des mesures pour la conduite qu'on tiendroit dans un autre voyage. La maison qu'on avoit apportée en fagot étoit enfin achevée dans l'Isle de Warwick, où Fenton avoit voulu qu'elle fût bâtie. Nous avions jugé à propos qu'elle le fut à chaux & à sable, afin qu'étant plus capable de résister aux injures de l'air, on pût voir l'année suivante si les neiges, les glaces, & les Sauvages mêmes l'auroient épargnée. Il nous paroissoit toujours d'une importance extrême d'apprivoiser ces hommes farouches & brutaux; & pour les rendre plus dociles à notre retour, nous laissâmes dans la maison un grand nombre de bagatelles, comme des couteaux, des sonettes, des figures d'hommes, de femmes & de Cavaliers, en plomb, des miroirs, des pipes, des colliers de verre, & des sifflets. Nous y fîmes faire un four, où nous voulûmes qu'il restât du pain, afin qu'ils en pussent goûter. Le bois que nous avions apporté pour bâtir un Fort fut enterré dans un lieu que nous couvrimes avec beaucoup de soin. Et quoique le fond du terroir, tel que je l'ai représenté, ne pût être que fort sterile, nous ensemençâmes quelques endroits moins pierreux, de froment, de pois & d'autres grains, pour essayer ce que la terre pourroit produire. Outre les raisons qui ne nous avoient pas permis de bâtir le Fort, on comprend bien que le plus puissant motif pour s'établir sous un climat si triste étant les espérances qu'on fondoit sur le mineral, le doute qui nous restoit de sa valeur diminuoit le penchant qui nous y auroit arrêtés si nous avions eu plus de certitude; surtout lorsqu'étant tous chargés, nous nous sentions le même empressement pour aller faire la vérification de notre matiére à Londres. Aussi M. Frobisher ne remit-il pas plus loin à nous assembler. Il nous dit qu'il auroit souhaité que nous eussions pû étendre beaucoup plus loin nos découvertes, & qu'il prévoyoit que cet honneur nous seroit ravi par des Avanturiers plus heureux; mais que les obstacles qui nous avoient empêchés jusqu'àlors, devant augmenter incessamment par les brouillards, les neiges, les orages & les glaces que l'hyver alloit redoubler, il falloit se contenter cette année d'avoir chargé si heureusement les Vaisseaux; d'autant plus que si nous avions le malheur d'être surpris par les vents contraires, nous devions nous attendre à périr de froid, de faim & de misere. Son discours & la résolution de partir furent encore fortifiés par la perte de l'Anne, auquel les rochers & les glaces firent huit ouvertures qu'il fut impossible de réparer. Le mouvement que cette disgrâce causa parmi les autres Vaisseaux, excita sans doute la curiosité des Sauvages. On en vit un s'approcher dans un canot, & l'Amiral qui avoit encore quelques-uns de ses gens sur la Côte dont on l'avoit vû partir, ne douta point qu'ils n'y fissent attention, & qu'ils ne trouvassent le moyen de prendre le canot par derriere. En effet nous fimes partir une Chaloupe avec dix Rameurs, qui rangerent quelque temps le rivage, & qui parurent tout d'un coup entre la terre & le Sauvage. La facilité qu'il avoit de passer sur les glaçons, tandis que la Chaloupe en étoit souvent arrêtée, n'auroit pas laissé de le sauver de nos mains, si deux gens de la Chaloupe désespérant de le prendre n'eussent pris le parti de lui tirer chacun leur coup de fusil, donc ils l'abbatirent. Ils nous amenerent le canot avec le corps de ce misérable, qui étoit encore dans son trou. Ces petits canots, qui sont de cuir, n'ont qu'une petite ouverture au milieu, pour la place d'un homme assis. Cette ouverture est entourée d'une bourse qui se lie au travers du corps, de manière que les vagues peuvent passer sur la tête du Sauvage, sans que le canot se remplisse d'eau. Ils ont des avirons plats par les deux bouts; ce qui leur sert comme de balancier, sans lequel ils auroient peine à se tenir dans leur situation. Aussi le canot étoit-il panché sur le côté en arrivant à nous. L'Amiral le fit prendre pour l'emporter en Europe. Mais il se fâcha beaucoup contre ses gens qui avoient usé de cette violence. Cependant avant que de partir, il voulut faire encore une nouvelle tentative pour surprendre quelque Sauvage. Ne pouvant douter qu'il ne s'en trouvât plusieurs dans le lieu d'où le mort étoit parti, il me pressa d'y aller sur le champ avec ma grande Chaloupe. J'exécutai ses ordres, quoiqu'àprès l'experience que j'avois déja faite, j'espérasse peu de reussir. Je descendis à terre, & je m'avancai plus d'une lieue dans les terres, sans rencontrer une seule créature vivante. À mon retour mes gens tuerent un Cerf qui se leva subitement devant nos pieds & qui fut abbatu aussi-tôt de plusieurs coups de fusil.

Enfin nous sortimes de la Baye de Warwick le 1 de Septembre, & tous les autres Vaisseaux se rassemblerent autour de nous le jour suivant. Le temps devint si fâcheux, que nous fumes exposés à mille nouveaux dangers au travers des rochers & des glaces. Une partie de la Flotte se dispersa & ne se rejoignit qu'à Londres. J'eus le bonheur de ne pas m'éloigner de l'Amiral, mais nous fumes poussés par un vent fort impétueux vers la terre ou l'Isle de Frisland. Nous ne la reconnûmes qu'à notre hauteur, qui étoit de 60 degrés & demi. Les montagnes y sont entiérement couvertes de neiges, & toutes les Côtes de glace, comme d'un boulevart qui ne permet pas d'en approcher. On prétend que cette Isle est aussi grande que l'Angleterre & que les Habitans y sont fort bons Chrétiens. Elle fut découverte au quatorziéme siécle par deux freres Venitiens, Nicolo & Antonio Zeni que la Tempête poussa des Côtes d'Islande en Frisland, où ils firent naufrage. Ils en ont laissé la Relation; & ce qu'il y a de certain, c'est que nous trouvâmes la disposition des Côtes tout-à-fait conforme à leur cartes. Il est fort remarquable que dans cette Mer, on trouve des Isles de glace de plus d'une demi-lieue de tour, extrêmement élevées, & qui ont 70 ou 80 brasses de profondeur dans la Mer. Cette glace, qui est douce s'est peut-être formée dans les Détroits des terres voisines, ou peut-être sous le Pole, d'où les vents & les courans l'ont détachée.

M. Frobisher qui avoit une parfaite connoissance de tous les effets de la nature par l'excès du froid, & qui avoit passé l'année précédente jusques dans la Mer du Nord qui est derriere les Détroits d'où nous venions, m'a dit plus d'une fois, que ces Isles ou montagnes de glace étoient si mobiles, que dans les temps orageux, il en avoit vû qui suivoient la course d'un Vaisseau comme si elles eussent été entraînées dans le même sillon. Par cette raison, il ne les craignoit jamais que lorsqu'il avoit le vent contraire, parce qu'alors la détermination des vagues les amenoit à sa rencontre; & dans les Tempêtes, son principe étoit de se laisser toujours entraîner par le vent, dans quelque lieu qu'il pût être jetté. Cependant le dernier Orage que nous essuiâmes en sortant de la Baye de Warwick le fit changer de méthode, au mepris des glaçons qui nous choquoient avec la derniere violence; & la raison qu'il en eût, c'est que le vent nous poussant directement à l'Ouest,[F] nous courions risque d'être jettés dans une Mer inconnue, dont nous ne serions jamais sortis avant l'hyver. Aussi les efforts qu'on fit pour suivre ses ordres servirent-ils à disperser toute la Flotte, qui ne se rejoignit qu'en Angleterre, après mille affreux dangers.

Telle étoit la relation que M. Best, petit-Fils de celui qui l'avoit écrite, présenta aux Directeurs de la nouvelle Compagnie. Cette Mer à l'Ouest, où son Ayeul avoit craint d'être jetté, étoit celle qui conduisoit directement à la Baye de Hudson. Ainsi, peu s'en fallut que M. Frobisher ne l'eut découverte 30 ans avant M. Henry Hudson, & même avant les Danois qui prétendent y être entrés les premiers. Il ne sera pas inutile pour la perfection de ce morceau d'Histoire, de joindre ici ce qu'on trouve de plus certain touchant ce voyage des Danois.

On ne marque point l'année de leur entreprise; mais il suffit de sçavoir qu'elle est entre le dernier voyage de Frobisher & celui de Hudson. Après avoir navigué longtems en droite ligne, vis-à-vis de leurs Côtes, ils arriverent au travers de milles périls à l'entrée d'un Détroit, qui est aujourd'hui celui de Hudson, & dont l'Écrivain qui me sert de Guide ne donne pas la même mesure que nos Anglois. Voici la description qu'il en fait. Il a, dit-il, 120 lieues de long, & 16 ou 18 de large. Il est bordé des deux côtés par des rochers escarpés d'une hauteur prodigieuse, tous entrecoupés de collines sombres, où le soleil ne communique jamais sa lumiére. La neige & les glaces s'y voyent toute l'année; ce qui cause des froidures terribles, & si l'on ne profitoit pas des tems où elles sont moins fortes, il seroit impossible d'y entrer. On ne peut y passer que depuis le 15 de Juillet jusqu'au 15 d'Octobre. Encore dans ces saisons-là est-on obligé de donner dans des bancs de glaces, & l'on ne s'imagine pas aisément comment un Navire peut s'y faire passage; car elles sont quelquefois si pressées les unes contre les autres, qu'autant que la vûë peu s'étendre, on ne voit pas même une goutte d'eau. On se grapine, c'est-à-dire qu'à force de crocs on appuie les Navires contre les glaces, & lorsque par la force des vents ou par la violence des courans, il se fait quelque ouverture aux glaces, alors on met les voiles au vent pour se faire un passage avec de long bâtons ferrés qui servent à pousser ou à écarter les glaces. Mais malgré tous ces efforts on reste quelquefois un mois entier sans pouvoir avancer.

Quoique les Côtes du Détroit soient un Païs tout-à-fait inculte, & le plus sterile de tous les Païs du monde, il y a cependant des Sauvages qui habitent ces malheureux déserts. On les nomme Esquimaux. Ils ont cela de commun avec le Païs qu'ils occupent, qu'ils sont si farouches & si intraitables, qu'on n'a pu jusqu'à présent les engager dans aucun commerce. Ils font la guerre à tous leurs voisins, & lorsqu'ils tuent ou prennent quelques-uns de leurs Ennemis, ils les mangent tous crus & en boivent le sang. Ils en font même boire à leurs enfans, qui sont à la mammelle, pour leur communiquer dès leur plus tendre jeunesse la barbarie & l'ardeur de la guerre.

Ils sont presque toujours sans feu, à cause de la rareté du bois. Le froid y est cependant excessif dans quelque saison que ce soit. Ils logent pendant l'hyver dans le creux des rochers, où ils se renferment avec leurs familles, & couchent tous ensemble, sans distinction de sexe & de parenté. Ils n'y restent pas moins de huit mois sans voir l'air, ni rien qui approche de la lumiére. Pendant les trois ou quatre mois d'Été, ils ont la précaution d'amasser de la chair de Baleine & de Vaches marines, dont il se trouve une grande quantité dans tous ces Païs-là. Ils vont à chasse & tuent des animaux de toutes les especes. Ils n'ont pas l'usage du fer, à moins qu'ils ne surprennent quelques-unes de nos Chaloupes. Après avoir déchiré & mangé nos pauvres Matelots, ils se servent de ces petits Bâtimens pour aller d'un lieu à l'autre, & lorsqu'ils les voyent hors de service ils les brisent afin de profiter des cloux, qu'ils forgent entre deux cailloux pour leur usage. Ils ont des canots de leur propre invention,[G] qui leur servent à passer d'un côté à l'autre.