Cette farouche Nation differe des autres en ce que communément les autres Sauvages n'ont point de barbe, & que ceux-ci au contraire en ont jusqu'aux yeux; cette abondance de poil, qu'ils ne coupent jamais, les rend si affreux qu'ils ont moins la figure humaine que celle d'autant de bêtes farouches. Ils n'ont que les bras & les jambes qui leur donnent quelque ressemblance avec les autres hommes.
À l'extrémité de ce Détroit du côté du Nord, il y a une Baye que nous nommons Baye de l'Assomption, dont on n'a pas encore de connoissance certaine. Quelques-uns de nos Navigateurs s'étant engagés insensiblement dans cette Baye, environ quarante lieuces, ils s'apperçurent que leurs Boussoles n'avoient plus leurs proportions ordinaires; ce qui fait juger qu'il y a infailliblement quelque mine le long de cette Baye, qui attire l'Aiman de tous côtés. On croit qu'il y a une communication du fond de cette Baye au Détroit de Davis. C'est de la même Baye que sortent presque toutes les glaces qui se déchargent par le Détroit de Hudson. On ne sçait point encore comment toutes ces glaces se forment. Il y en a de si grosses que leur superficie au dessus de l'eau surpasse l'extrémité des Mats des plus gros Navires. Nous avons eu la curiosité de sonder au pied d'une glace qui étoit échouée. On y fila cent brasses de lignes, sans trouver le fond. Plus avant, du côté de l'Ouest, il y a une grande Isle que les François ont nommée Phelipeaux, où il y a quantité de Vaches marines; & sans doute que si la saison permettoit d'y descendre, on pourroit y ramasser beaucoup d'yvoire. Les dents des Vaches marines ont une coudée de long, & sont grosses comme le bras, d'une yvoire presqu'aussi belle que celle de l'Elephant. Cette Isle n'est point élevée comme toutes les terres du Détroit. Elle est au contraire fort platte; & son rivage sabloneux forme un aspect tout-à-fait agréable.
Mais pour revenir aux Danois, après avoir passé tout le Détroit, continuant toujours leur route vers le Nord, ils aborderent enfin la terre ferme, près d'une Rivière que l'on a nommé la Rivière Danoise & que les Sauvages nomment Manotcousibi, qui signifie Rivière des Étrangers. Là ils mirent leurs Vaisseaux en hyvernement, & s'y logerent le mieux qu'ils purent, n'ayant aucune expérience du Païs, & ne se défiant pas du froid extrême qu'ils avoient à combattre. Enfin, ils essuierent tant de misere & de souffrances, que la maladie s'étant mise entre eux, ils moururent tous pendant l'hyver, sans qu'aucun Sauvage en eût connoissance.
Le Printems étant venu, les glaces déborderent avec leur impétuosité ordinaire. Elles emporterent le Vaisseau Danois avec tout ce qu'il contenoit, à la reserve d'un canon de fonte d'environ huit livres de balles, qui y resta, & qui y est encore tout entier, excepté le tourillon de la culasse que les Sauvages ont cassé avec des pierres. Ces Barbares furent extrémement surpris l'Esté suivant, lorsqu'en arrivant dans ce lieu ils virent tant de corps morts, & des hommes ausquels ils n'en avoient jamais vû de semblables. La terreur s'empara d'eux, & les obligea de prendre la fuite. Mais lorsque la peur eut fait place à la curiosité, ils retournerent dans le lieu où ils s'attendoient à faire un riche pillage. Malheureusement il y avoit de la poudre, dont ils ne connoissoient pas les propriétés. Ils y mirent imprudemment le feu, qui les fit tous sauter, brûla l'édifice des Danois & tout ce qui étoit dedans, de sorte que ceux qui vinrent après eux ne profiterent que des cloux & d'autres ferremens qu'ils ramasserent dans les cendres.
La Rivière Danoise dans son embouchure n'a pas plus de 500 pas de largeur. Elle est fort profonde; ce qui forme un grand courant, lorsque la Mer entre & fort rapidement à toutes les marées. Ce Détroit n'a pas plus d'un quart de lieue de long, après quoi la Rivière s'élargit & devient fort navigable pendant l'espace de 150 lieues. Tout le Païs est presque sans bois, hors les Isles dont cette Rivière est toute entrecoupée. Au bout des 150 lieues, il y a une chaîne de hautes montagnes qui rendent la navigation impossible plus loin, à cause des chûtes d'eau qui s'y rencontrent; après quoi elle reprend sa forme ordinaire.
À 15 lieues de la Rivière Danoise on en trouve un autre qui est remplie de Loups marins, & qui en tire son nom. Entre ces deux Rivières, il y a une espece de Bœufs qu'on nomme Bœufs musqués, parce qu'ils sentent si fort le musc que dans certaine saison de l'année il est impossible d'en manger. La laine de ces animaux est fort belle,[H] & plus longue que celle des Moutons de Barbarie. Quoiqu'ils soient plus petits que nos Bœufs, ils ont les cornes beaucoup plus grosses & plus longues. Leurs racines se joignant sur le haut de la tête, forment un espece de bourlet & descendent à côté des deux yeux, presqu'aussi bas que les Nazeaux. Ensuite le bout remonte en haut, & forme une espece de croissant. Il y en a de si grosses qu'on en voit de séparées du crâne qui pesent ensemble 60 livres. Ils ont les jambes si courtes, que leur laîne traîne par terre lorsqu'ils marchent; ce qui les rend si difformes qu'on a peine à distinguer d'un peu loin de quel côté ils ont la tête. Il n'y a pas une grande quantité de ces animaux, & les Sauvages les auroient d'autant plûtôt détruits, s'ils s'étoient avisés d'en faire la chasse, qu'ayant les jambes très-courtes, on les tue dans les tems de neige sans qu'ils puissent fuir. Il y a dans le même Païs une mine de cuivre rouge, si abondante & si pure, que sans le passer par la forge, les Sauvages ne font que le frapper entre deux pierres, tel qu'ils le recueillent dans la mine, & lui font prendre la forme qu'ils veulent lui donner.
Les Nations qui habitent de ce côté-là sont d'une physionomie fort douse & fort humaine; mais le Païs est d'ailleurs fort ingrat. Il n'y a point de Castors ni d'autres pelleteries. Ils ne vivent que de Poissons, & de Cerfs qu'on nomme Cariboux. Les Lievres y sont beaucoup plus grands qu'en France. Ils sont blancs l'hyver, & gris l'Été: leurs oreilles sont fort grandes & toujours noires. Leur poil ne tombe point, comme aux Lievres de l'Europe; de sorte que des peaux d'hyver on feroit de fort beaux manchons.
En suivant la Mer vers le Nord, on trouve un autre Détroit, dont on découvre facilement les terres d'un bord a l'autre. Mais on n'a pû jusqu'à présent pénétrer jusqu'au bout. Les glaces y sont prodigieuses, & les courans insurmontables. Il y a beaucoup d'apparence que ce bras de Mer communique à la Mer de l'Ouest. Ce qui donne lieu à cette conjecture, c'est que lorsque les vents soufflent du Nord, la Mer dégorge par ce Détroit avec tant d'abondance que l'eau s'éleve dans toute la Baye de Hudson dix ou douze pieds plus que la hauteur ordinaire. Les Sauvages racontent qu'après avoir marché plusieurs mois à l'Ouest-Sud-Ouest, ils ont trouvé la Mer, sur laquelle ils ont vû de grands Navires, avec des hommes qui ont de la barbe & des bonnets, & qui ramassent de l'or sur le bord de la Mer, c'est à dire sans doute à l'embouchure des Rivières.
Il y a fort loin dans les terres une Nation nombreuse, qu'on appelle les Plats-Côtés, qui n'a point d'autres ferremens que ceux qu'elle est venue ramasser dans les débris de l'incendie des Danois, ou qu'elle a ravis aux autres Sauvages qui y étoient venus avant elle. Ils se croioient bien payés de la fatigue d'un long voyage, lorsqu'ils avoient pû recueillir trois ou quatre petits clous longs comme le doigt, & tout mangés de rouille. Les Esquimaux du Détroit de Hudson y alloient aussi dans la même vûë; & cette avidité commune pour le fer des Danois, a donné lieu à plusieurs batailles sanglantes.
Au reste, en prétendant que les Danois ne sont entrés qu'après nous dans la Baye de Hudson, nous ne désavouons point que notre premier Établissement n'ait été posterieur à leur infortune. Ce fut Nelson, comme je l'ai déja remarqué, qui bâtit le premier un Fort dans la Rivière à laquelle il donna son nom, & que les François ont nommée depuis la Rivière de Bourbon. Il y arriva d'abord en Automne & fit sa descente dans cette Rivière du côté du Nord. Tous les Sauvages s'étoient déja retirés dans la profondeur des Bois. Nelson s'apercevant qu'il étoit trop tard pour se procurer la connoissance du Païs, & craignant de s'exposer au même malheur que les Danois, dont on ne dit pas néanmoins comment il avoit appris l'avanture, se contenta de planter un poteau auquel il arbora les Armes d'Angleterre pour titre de possession, avec un grand carton sur lequel étoit dessiné un Navire. Il pendit aussi à une branche d'arbre une grande chaudiere pleine de petites marchandises, dont les Sauvages profiterent à leur retour. Comme ils étoient déja instruits de la nature de ces denrées par l'avanture des Danois, ils ne douterent pas que les mêmes Étrangers qui avoient quitté leur Païs en y laissant un si riche dépot, ne revinssent l'année suivante. Ils attendirent jusqu'à la dernière saison. En effet les Anglois arriverent, & trouverent ces Sauvages, qui les reçurent humainement & qui les conduisirent dans les Isles où ils bâtirent le Port Nelson, c'est-à-dire à sept lieues dans la Rivière. Ce fut-là, comme on l'a rapporté, que M. des Groseliers fut surpris de trouver des Anglois lorsqu'il y vint de Québec, & que s'étant emparé du Port Nelson, il en fut mal recompensé par les François.